Exploration de la parole poétique dans un paysage numérique
Dans Les Films du monde, Frank Smith examine les conditions qui rendent possible l’expression poétique dans un environnement médiatique et numérique où cette idée semble bannie. Cet article se consacre à une analyse des dynamiques à l’œuvre dans cette série qui marie de manière indissociable le film et la poésie. La poésie y prend forme à travers les mots et les images. Il s’agit d’un acte de montage où les images, issues de plateformes débordantes d’informations, sont radicalement réinterprétées, devenant ainsi des lieux d’expression potentielle.
Redéfinir l’interaction entre poésie et technologies numériques
Il s’agit ici de questionner comment concilier la liberté intrinsèque de l’activité poétique avec la nature rigide et séquentielle des technologies numériques. Ces dernières paraissent conditionner tout événement à ce qui a été prévu à l’avance par les machines. La poésie et les technologies numériques semblent donc être deux modes d’expression du réel, distincts l’un de l’autre. Répondre par l’affirmation pourrait résulter d’une interprétation erronée de ce que l’on désigne communément par « le numérique ».
Dans un article provocateur intitulé « L’art numérique n’a pas eu lieu », Patrice Maniglier invite à réexaminer l’idée du numérique comme un espace technique particulier. Il soutient que toute pratique artistique pourrait potentiellement être numérique, car le numérique représente un horizon où toute réalité peut être réinterprétée :
Le numérique n’est pas une région particulière de la réalité : c’est l’horizon dans lequel toute la réalité peut être réinterprétée. […] Rien n’est en soi numérique, mais tout peut le devenir. Ainsi, rien ne s’oppose à la possibilité de penser la poésie comme un geste s’inscrivant dans cet horizon.
Le geste poétique et ses enjeux contemporains
Mais alors, quelle forme prend le geste poétique lorsqu’il évolue dans une dimension « virtuellement toujours ouverte », comme le souligne Maniglier ? Envisager une poésie numérique nous pousse à reconsidérer la manière dont le geste poétique s’inscrit dans le contexte contemporain. Quels impacts la poésie a-t-elle sur nous et sur ce qu’elle représente lorsqu’elle s’essaie à se traduire dans l’horizon du numérique ? À travers Les Films du monde, Frank Smith répond à cette question complexe par un acte artistique. Le numérique n’est pas seulement un outil, il constitue également un moyen d’approcher le monde qu’il s’efforce de représenter.
Retrouver le sens de la fêlure
Constituant une série de cinétracts, Les Films du monde s’organisent autour d’éléments systématiques tels qu’un numéro, une date et un lieu. Ces éléments marquent chaque épisode, et la séquence vidéo qui les accompagne, souvent brève, cherche à cerner un événement.— Frank Smith explique : Un événement est ce qui vient de se passer / et ce qui va se passer / jamais ce qui passe. Ainsi, l’image documente, a posteriori, une situation alors que l’écriture tente de révéler ce qui reste encore à venir. Écrites sur noir ou lues en off, les phrases apportent un éclairage sur ce qui, dans les événements des Films du monde, reste à l’état latent.
Une recherche poétique au cœur de la surabondance numérique
En déployant des textes poétiques, Les Films du monde s’attachent à approcher ce qui, bien que présent sur les réseaux sociaux, peine à émerger. Cette écriture multimédia explore la nature visuelle saturée par des flux d’informations constants, alors que la poésie est appelée à exhumer une forme de stupéfaction. Il appartient à la poésie de sonder cette matière visuelle qui nous submerge quotidiennement. Comment ramener à la lumière les images de migrants échoués ou de terres ravagées tout en respectant leur poids émotionnel ? La rencontre de la parole poétique avec la brutalité des images réutilisées engendre une distanciation, indiquant qu’il ne s’agit pas simplement de documenter le monde, mais de retrouver le sens sous-jacent que porte tout événement.
La rencontre entre le verbe poétique et le langage visuel
Les mots s’inscrivent dans les images sur les écrans, témoignant de ce que l’on pourrait qualifier de poésie numérique. Ce type de poésie est caractérisé non seulement par son langage unique, mais également par sa capacité à transformer sa matière d’origine. En reliant la vue et la voix, elle entraîne une mutation complète de l’image originelle. Jacques Rancière souligne cette notion en expliquant que la phrase-image réforme le rapport entre texte et image, permettant ainsi d’ancrer une nouvelle logique d’expression.
Par cette composition et cette articulation, les œuvres de Frank Smith ouvrent un nouvel espace où l’image interactive peut être réinterprétée, et où des ruptures peuvent être intégrées, malgré l’environnement standardisé et contrôlé des plateformes numériques. L’importance du noir, omniprésent dans son approche poétique, contribue également à la création d’un espace qui permet aux images de se dévoiler authentiquement.
Conclusion : L’événement poétique à l’ère numérique
La pratique poétique de Frank Smith dans Les Films du monde démontre que, même dans un contexte où la technologie semble prédominer, il est toujours possible d’accepter le défi de l’expression poétique. Cette confrontation entre les images et la parole tente de dévoiler les subtilités d’une réalité saturée, semant ainsi des brèches à travers lesquelles peut s’engouffrer une nouvelle dimension de sens. En fin de compte, l’œuvre de Frank Smith nous rappelle que, du chaos émerge toujours une possibilité de redéfinir notre présence au monde.






