Littérature

L’éloignement du passé, de Balzac à Flaubert

Stendhal, dans Racine et Shakespeare, oppose deux conceptions de l’art : le romantisme, qui offre au public contemporain les formes capables de lui procurer le plus grand plaisir, et le classicisme, qui s’adresse à la sensibilité de leurs aïeux. Cette distinction, fondée sur un écart de générations, illustre avec humour l’idée d’un art vivant contre un art figé. Mais elle soulève une question plus subtile : à partir de quel moment les époques cessent-elles de se comprendre, les goûts de se transmettre, les œuvres de dialoguer ? Dans une société en mutation rapide, où chacun se découvre à son tour dépassé, cette interrogation devient un repère essentiel pour mesurer la modernité.

La simultanéité du non-simultané

Ce n’est pas un hasard si Stendhal exprime cette rupture en termes de générations. Depuis la Révolution française, cette notion est devenue une mesure du changement et un symbole de liberté : « Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures », disait la Constitution de 1793. À partir du XIXᵉ siècle, les générations ne sont plus seulement des repères chronologiques, elles deviennent les marqueurs des évolutions sociales, morales et esthétiques. La modernité s’y reconnaît dans la coexistence d’éléments anciens et nouveaux, dans ce que Reinhart Koselleck appellera plus tard « la simultanéité du non-simultané » : la présence, dans un même monde, d’expériences et de rythmes de temps discordants.

Ernst Bloch en a donné une image frappante : « Tous ne vivent pas dans le même temps présent. Certains portent avec eux un passé qui s’immisce. » Autrement dit, l’histoire collective se traduit par des décalages vécus à l’échelle individuelle. Les romanciers du XIXᵉ siècle, sensibles à cette expérience, ont fait du désaccord des temps un moteur de leurs récits. Le roman devient alors un laboratoire où se mesure la vitesse à laquelle le passé s’éloigne et où s’invente une manière de représenter le présent.

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Balzac et Flaubert : deux visions du temps

Balzac et Flaubert offrent deux réponses opposées à cette fracture temporelle. Chez Balzac, le passé demeure actif : les générations se relient, les destins se prolongent, et les ruptures ne sont qu’apparentes. La Comédie humaine repose sur un réseau d’échos où les personnages, les événements et les fortunes se répondent. Le temps y est discontinu mais perméable ; le romancier s’efforce de retisser les liens rompus entre hier et aujourd’hui. L’apparition du vieillard dans Sarrasine, par exemple, illustre cette tension : être du passé, il reste pourtant moteur de l’intrigue, révélant la continuité secrète entre les époques.
Ainsi, Balzac, historien de son siècle, cherche à embrasser la société tout entière, convaincu qu’une génération suffit à en résumer les drames. Mais pour relier cette génération à l’histoire, il doit élargir le temps, en multiplier les correspondances et les relais. Sa causalité, souvent jugée autoritaire, traduit moins une volonté de domination qu’un effort pour réparer la fragilité du lien temporel.

Chez Flaubert, au contraire, le passé s’efface. Le duc de Laverdière, dans Madame Bovary, vestige d’un autre siècle, n’existe qu’un instant avant de disparaître dans l’indifférence. Nulle tentative de relier son monde à celui d’Emma : les temps s’ignorent. Dans L’Éducation sentimentale, les figures du passé — noblesse déchue, héros d’Empire, vieilles duchesses — traversent à peine la scène avant de s’y dissoudre. Flaubert refuse le récit qui explique ou rattache : il montre un monde où les faits se succèdent sans lien nécessaire, où les personnages vivent chacun dans leur présent isolé. Sa syntaxe parataxique, ses ellipses et ses répétitions traduisent cette désagrégation du temps.

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Une esthétique du lien ou de l’oubli

Chez Balzac, tout concourt à ressouder le tissu du monde : l’intrigue relie les événements, le romancier recompose les causes perdues. Chez Flaubert, tout tend au contraire à leur effacement : le souvenir s’évanouit, la causalité se dissout, et la vie devient une suite d’instants sans continuité. Emma Bovary, fascinée par le bal de la Vaubyessard, oublie peu à peu les visages, les sons, les lumières ; son porte-cigares ne lui sert qu’à rêver d’une autre existence. Le passé n’existe plus que comme fiction.

Ces deux esthétiques traduisent deux manières d’habiter la modernité. Balzac cherche à maintenir le dialogue entre les temps, convaincu que comprendre le présent suppose de renouer avec l’histoire. Flaubert, lui, enregistre la disparition de ce dialogue, la solitude des consciences et la perte de toute durée commune. Chez l’un, le roman restaure les continuités ; chez l’autre, il constate leur effacement.

Conclusion

Entre Balzac et Flaubert, un basculement s’opère : ce que Stendhal concevait encore comme un simple écart de générations devient, au milieu du siècle, une rupture irréversible. L’ancien monde n’est plus compréhensible, et le présent s’éprouve comme une succession d’instants sans mémoire. De cette crise du temps naissent deux formes romanesques opposées : la forme réticulaire et causale de Balzac, qui veut tout relier, et la forme fragmentaire et parataxique de Flaubert, qui accepte la discontinuité. L’une et l’autre, pourtant, témoignent de la même modernité : celle où la simultanéité du non-simultané devient le cœur même de l’expérience humaine.

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