Transformer l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès en comédie noire relève soit du génie, soit du sacrilège. Jean-Christophe Meurisse a choisi son camp : celui de la provocation assumée. Son film fait grincer des dents, divise les critiques et pose une question que nous préférerions éviter. Peut-on rire d’un quintuple meurtre familial ? Le réalisateur répond oui, sans demander la permission.
Vous voilà prévenus. Les Pistolets en plastique ne cherche ni votre approbation ni votre confort. Présenté en clôture de la Quinzaine des Cinéastes à Cannes en 2024, ce troisième long-métrage pousse l’humour trash dans ses derniers retranchements. Deux enquêtrices amateures obsédées par Paul Bernardin, double fictionnel de XDDL, se lancent dans une traque farfelue à travers l’Europe. Entre gore assumé, dialogues ravageurs et malaises cultivés, Meurisse teste vos limites.
Reste à savoir si vous êtes prêts à franchir la porte de ce cinéma qui refuse toute bienséance.
Un film qui divise la critique française
Rarement un film aura autant polarisé la presse spécialisée. D’un côté, Le Journal du Dimanche salue le cynisme et la noirceur absolus du projet. Première encense le sens épatant du dialogue et la direction d’acteurs hallucinée. Le Figaro va jusqu’à proclamer que Mocky et les Monty Python ont trouvé leur successeur. Pour ces critiques enthousiastes, Meurisse renouvelle la comédie française en assumant ses zones d’ombre.
À l’opposé, Positif pointe du doigt une fin déplacée qui montre le meurtre de l’épouse et des trois enfants dans un style réaliste problématique. La Voix du Nord trouve le trash facile lorsqu’il se place en surplomb moral des petites gens. Mad Movies parle carrément de représentation irresponsable et abjecte de la violence. Le magazine aVoir-aLire tranche : très inégal, le film ne décroche les rires que rarement.
Cette fracture révèle moins un défaut du film qu’une question de seuil de tolérance. Le tableau ci-dessous synthétise les positions des principaux médias :
| Média | Position | Argument clé |
|---|---|---|
| Le Journal du Dimanche | Positif | Cynisme et noirceur réjouissants |
| Première | Positif | Direction d’acteurs épatante |
| Le Figaro | Très positif | Successeur de Mocky et Monty Python |
| Positif | Réservé | Fin déplacée et réaliste |
| La Voix du Nord | Mitigé | Trash moralement surplombant |
| Mad Movies | Négatif | Violence irresponsable et abjecte |
Jean-Christophe Meurisse : un cinéaste qui ne cherche pas à plaire
Leader de la troupe de théâtre Les Chiens de Navarre, Meurisse a déjà imposé sa patte avec Apnée en 2019 et Oranges sanguines en 2021. Son ADN créatif mélange systématiquement morbide et absurde, malaise et loufoque. Les Pistolets en plastique confirme cette trajectoire sans concession. Pas de retour en arrière, pas d’édulcoration.
Présenté en clôture de la Quinzaine des Cinéastes au Festival de Cannes 2024, ce troisième long-métrage pousse encore plus loin la logique trash de ses prédécesseurs. Culturopoing compare son approche à celle de Gustave Kervern et Benoît Delépine. Les Cahiers du Cinéma reconnaissent cette accumulation d’épisodes qui grandguignolisent le quotidien en cultivant méthodiquement le malaise. Cohérence créative ou obstination dans l’outrance ? Les deux, sans doute.
L’affaire Dupont de Ligonnès revisitée : audace ou ligne rouge franchie ?
Adapter l’un des cold cases les plus médiatisés de France en comédie noire relève du pari risqué. Xavier Dupont de Ligonnès devient Paul Bernardin, interprété par Laurent Stocker de la Comédie Française. Le scénario transpose les faits dans une fiction qui ne cache rien de ses inspirations. Bernardin aurait tué sa femme et ses trois enfants avant de s’envoler vers l’Argentine pour une nouvelle vie. Deux enquêtrices amateures dijonnaises, Léa et Christine, se lancent à sa poursuite quand une arrestation est annoncée dans le Nord de l’Europe.
La controverse éclate sur le traitement. Le film montre l’énucléation d’un suspect, une masturbation devant le lit conjugal du présumé psychopathe, et reconstitue la tuerie familiale. Positif juge déplacée cette séquence finale réaliste montrant le meurtre de l’épouse et des enfants. Télérama voit dans cette approche une manière d’épingler au coutelas notre fascination collective pour les crimes sordides. Nous consommons avidement ces affaires, nous projetons nos fantasmes sur les criminels en cavale. Meurisse nous renvoie cette laideur en pleine face.
S’agit-il de courage artistique ou de provocation gratuite ? La réponse dépend sans doute de votre relation au trash et aux limites du représentable. Une chose est sûre : Meurisse ne ménage personne, spectateurs compris.
Un casting qui porte le délire jusqu’au bout
La direction d’acteurs fait l’unanimité, même chez les critiques réservées. Delphine Baril et Charlotte Laemmel composent un duo d’enquêtrices amateures à pleurer de rire selon Première. Leur naïveté, leur obsession morbide et leurs réflexions absurdes après avoir énucléé un homme créent un décalage constant entre violence et banalité. Laurent Stocker, pensionnaire de la Comédie Française, surprend dans un registre déjanté aux antipodes de son image institutionnelle. Ouest France le qualifie de dément, et c’est un compliment.
Les caméos d’humoristes viennent densifier cet univers détraqué :
- Vincent Dedienne dans un rôle secondaire qui exploite son humour pince-sans-rire
- Aymeric Lompret qui ajoute une touche d’absurdité supplémentaire
- Jonathan Cohen en apparition remarquée
- Nora Hamzawi qui maîtrise le timing comique décalé
- Philippe Rebbot et Romane Bohringer qui complètent la galerie de personnages hallucinés
Le Parisien résume : entre situations hilarantes et comédiens géniaux, on est tout le temps surpris. Cette troupe au diapason porte un projet qui aurait pu sombrer sans leur énergie survoltée.
Entre rires jaunes et malaises assumés : l’expérience spectateur
Voir Les Pistolets en plastique ressemble à une montagne russe émotionnelle dont vous ne contrôlez pas la trajectoire. Cult.news utilise la formule parfaite : vous rirez à gorge déployée tout en vous cachant les yeux. Le film cultive le malaise sans jamais proposer de soupape de décompression rassurante. La musique saturée, le rythme haché et un générique qui coupe carrément les dialogues ajoutent à cette sensation de chaos maîtrisé.
Les retours spectateurs sur Allociné oscillent entre enthousiasme radical et rejet total. Une spectatrice parle de pépite et d’effet cathartique méchamment puissant. D’autres déplorent une succession de séquences étirées qui confondent comédie et hystérie. CNews avertit franchement : c’est une bonne surprise à partir du moment où vous savez où vous mettez les pieds. Traduction : si vous attendez une comédie classique, passez votre chemin.
Ce n’est pas un film pour tout le monde, et il ne fait aucun effort pour le devenir. Soit vous adhérez à cette radicalité trash qui décortique nos pulsions morbides, soit vous décrochez complètement dès les premières minutes.
Le box-office ne ment pas (ou si ?)
Les chiffres sont sans appel et franchement décevants. 29 992 entrées lors de la première semaine d’exploitation dans 128 salles. Une quinzième place au box-office hebdomadaire. Sur l’ensemble de sa carrière française, le film a cumulé seulement 63 689 entrées en dix semaines. À l’échelle mondiale, les recettes plafonnent à 389 479 dollars. Pour un film présenté à Cannes et distribué par BAC Films, c’est un échec commercial indiscutable.
Plusieurs hypothèses expliquent cette contre-performance. La niche trop étroite d’abord : le public amateur de trash radical et d’humour noir extrême reste limité. Le sujet repoussant ensuite : adapter l’affaire Dupont de Ligonnès en comédie a pu braquer une partie des spectateurs potentiels. Le marketing insuffisant joue aussi son rôle face aux blockbusters de l’été 2024.
Faut-il pour autant y voir un signe de médiocrité ? Les films précédents de Meurisse n’ont jamais visé les millions d’entrées. Apnée et Oranges sanguines ont construit un public fidèle mais restreint. Un film d’auteur radical n’a pas vocation à remplir les multiplexes. La question demeure pourtant : le succès commercial doit-il servir de baromètre pour ce type de cinéma ? Nous ne le pensons pas, même si ces chiffres témoignent d’une vraie difficulté à toucher au-delà du cercle des initiés.
Verdict : pour qui ce film est-il vraiment fait ?
Vous apprécierez Les Pistolets en plastique si vous faites partie de ces spectateurs qui supportent l’humour noir radical sans filet de sécurité. Si vous avez déjà aimé les précédents films de Meurisse, vous retrouverez cette patte provocatrice poussée à son paroxysme. Les amateurs de trash assumé, ceux qui ont adoré Dupontel ou Dupieux dans leurs moments les plus extrêmes, trouveront ici un prolongement cohérent. Vous devez accepter que le film vous renvoie votre propre fascination morbide pour les faits divers sordides.
À l’inverse, évitez absolument cette séance si l’affaire Dupont de Ligonnès vous touche personnellement ou si les faits divers réels transformés en divertissement vous heurtent. Si vous êtes allergiques à la provocation gratuite, si le gore et la violence explicite vous rebutent, passez votre chemin sans regret. Ceux qui attendent une comédie classique avec une structure narrative rassurante seront profondément déçus.
Nous pensons que ce film mérite d’exister dans le paysage cinématographique français, même s’il ne plaira jamais au grand public. Il pose des questions dérangeantes sur notre rapport collectif au crime, à la fascination morbide, à la transformation du drame en spectacle. Meurisse ne vous laisse pas tranquille. Entre génie dérangeant et faute de goût revendiquée, Les Pistolets en plastique choisit délibérément de ne jamais vous rassurer.






