14 | 2021

Les longs formats dans la presse

Valérie Jeanne-Perrier, Violaine Sauty, Oriane Deseilligny

À rebours des injonctions médiatiques de rapidité et de concision dans un contexte d’infobésité, force est de constater que le long format se porte bien dans la presse papier comme dans les médias en ligne. Alors que les temps de lecture apparaissent maintenant systématiquement en haut des articles numériques du Monde, le lectorat contemporain qu’on dit pressé, peu enclin à lire long, est pourtant en recherche d’une information de qualité qui saurait prendre le temps, à la fois dans l’enquête et dans l’écriture. C’est précisément dans cette optique que La Croix propose à l’automne 2019 un nouveau magazine sous le credo : « Rencontrer / Explorer / S’inspirer / Ralentir ». Ce ralentissement est également brandi comme argument sur le site de la revue Long Cours son rédacteur en chef, Tristan Savin, promet de « donne[r] la place (de raconter une histoire) » à des auteurs, des écrivains, des chercheurs, des écrivains-voyageurs et d’offrir ainsi un espace de résonance, de débat, hors des sentiers battus de la presse traditionnelle et des médias d’information enchaînés au live et au flux ininterrompu. Déplacer le regard sur les faits, proposer d’autres points de vue grâce à d’autres temporalités, retrouver la main sur l’approfondissement de l’enquête, prendre le temps – tout court – de faire long, c’est accorder un espace symbolique et physique dans une maquette, dans une ligne éditoriale. Le long format, bien qu’il soit un support en vogue dans la presse contemporaine, n’est pas complètement nouveau. Il s’inscrit dans l’histoire de la presse depuis ses débuts – sous forme de feuilletons en rez-de-chaussée, de périodiques modernistes ou de grands reportages – et a toujours été un support privilégié de rencontre entre le journalisme et la littérature. Longueur et littérarisation sont des caractéristiques liées dans l’histoire du journalisme littéraire.

Le ralentissement de l’information pose la question du format : sa longueur devient la promesse physique de cette qualité revendiquée et d’une forme de littérarité. Les beaux livres-revues-magazines que sont les mooks, tels que Long Cours, Zadig, America, XXI, 6 mois mettent la matérialité de l’écrit au centre de la lecture par des maquettes colorées, dynamiques, modernes. Le manifeste de la revue XXI le revendique explicitement : « le graphisme est une forme de journalisme, qui allie l’émotion visuelle et la puissance des mots [1] ». Mais l’inverse offre aussi des réalisations de qualité : la simplicité du caractère noir sur fond blanc du site AOC, sans illustration, axe l’attention des lecteurs sur la seule puissance de la plume, là où d’autres médias innovent en jouant d’effets de parallaxe, de jeux de navigation scénarisée.

On ne peut parler des longs formats qu’au pluriel tant leurs formes sont diverses. Elles ont néanmoins en commun de nous embarquer dans une expérience de lecture forte, parfois même dans une véritable immersion narrative qui nécessite de nos jours une coopération des journalistes avec d’autres métiers souvent rassemblés dans le service d’édition web. Car le format long ne cesse de se réinventer, depuis les colonnes étroites et les chandelles d’un quotidien jusqu’aux formats numériques qui jouent avec la dimension tactile et polysensorielle de la lecture en ligne en passant par des récits enrichis sur le web ou des récits en réalité virtuelle. Songeons par exemple aux « obsessions » du site Les Jours, à ce que d’aucuns appellent « le scrolitelling » (récit immersif) développé par des titres de presse comme La Voix du Nord, Le New York Times, The Guardian, ou encore par L’Équipe Explore. Par-delà les différences formelles, reste un certain rapport à la narrativité, une poétique rédactionnelle (et interactive parfois) qui cherche à capter l’attention du lecteur le plus longtemps possible.

Du côté du journaliste, qu’implique le long format ? S’autoriser le long, est-ce une liberté ou une contrainte dans la réalisation du reportage puis de l’écriture ? Certains y trouvent le moyen de reprendre pied dans une profession marquée par l’urgence du direct, d’autres s’y aventurent comme pour sortir de leur zone de confort et découvrir d’autres modalités de récit médiatique. Pourtant, format long ne signifie pas absence totale de formatage et de calibrage, notamment lorsque la ligne éditoriale est tout entière centrée sur la promesse d’une expérience de lecture novatrice. Mais le long permet au journaliste de rentrer dans l’intimité d’une histoire particulière, de mettre en œuvre une forme d’artisanat de son métier. Oser le long, c’est aussi pour les professionnels de l’information que sont les journalistes, s’autoriser une écriture qui assume une approche personnelle, voire littéraire de l’enquête tout en étant très maîtrisée, en réaction aux prises de paroles individuelles et subjectives sur les réseaux sociaux.

Le numéro s’attachera à répondre à ces questions tout en s’inscrivant dans l’intérêt de la revue Komodo21 pour les variations des supports et les mutations du journal. Il proposera une approche croisée menée à la fois par des chercheurs en littérature et des chercheurs en sciences de l’information et de la communication.

1 Manifeste XXI, « Un autre journalisme est possible », supplément au n°21, janvier-mars 2013.