Une aventure archéologique interrompue
Au mois d’août 1914, Victor Segalen, accompagné de Jean Lartigue et d’Auguste Gilbert de Voisins, venait de conclure une mission archéologique enrichissante. Dans le cadre de leur exploration de la grande boucle du Yangzi, ils se trouvaient dans un bout du Yunnan, en Chine, tout près de la frontière tibétaine. Tandis que ses camarades traçaient des relevés topographiques le long des rivages, Segalen s’aventurait seul, empruntant un chemin connu à travers les montagnes. En empruntant cette route, il se retrouvait au milieu de majestueuses futaies de pins, se faisant accueillir chaque soir par des Mossos ayant des gestes empreints de douceur. Dans la tranquillité des étapes, il se consacrait à sa correspondance et à l’écriture, éprouvant un bonheur certain. Cependant, le jour de la mobilisation générale, le 1er août, il écrivait à son fils Yvon : Mon cher petit Yvon, nous ne sommes plus dans un vrai pays chinois, mais dans un pays habité par des gens que les chinois appellent des sauvages, et qui ne sont pas sauvages du tout. Ce sont les Lolos et les Mossos.
Ces mots traduisent une insouciance face à la montée des conflits, car à ce moment, la guerre semblait encore lointaine pour lui.
Des aspirations à un retour à Paris
Préparant un retour à Hanoï prévu pour mi-octobre et une éventuelle installation à Paris d’ici décembre, Segalen avait des ambitions forées autour de sa carrière de sinologue. Il envoyait des rapports à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres tout en établissant des contacts avec d’autres écrivains. Son dernier courrier d’un voyageur tranquille était adressé à Gide, le 10 août. Il nourrissait l’idée de passer un long moment à Paris, absorbé par la littérature, la musique et la présentation de conférences sur la statuaire chinoise, avant de retourner à Pékin vers février ou mars 1915.
Il souhaitait bâtir sa vie sur ce modèle : une répartition des mois entre la Chine et Paris, où il aspirait à devenir directeur d’une Fondation sinologique, ou à occuper le poste d’Inspecteur des Antiquités pour le gouvernement chinois. Segalen voyait dans la sinologie son bouclier définitif contre l’abominable médecine
et se projetait même dans la perspective d’une croisière en Polynésie avec Yvonne et ses amis. Toutefois, l’irruption de la guerre moderne brisa ces rêves d’avenir.
Le choc de la guerre
La nouvelle de la guerre parvint à Segalen le 11 août, seul au sommet d’un col, dans la brume. Il avait reçu un message de son ami Auguste, l’informant de la déclaration de guerre entre la France, l’Angleterre et les alliés contre l’Allemagne. Malgré cela, il se retrouva bientôt à Saigon pour rejoindre Yvonne, à qui il avait demandé d’entrer dans les « régiments de marins qui se battent à l’est », bien qu’il fût d’abord affecté à l’hôpital de Rochefort, puis à Brest en novembre, illustrant ainsi la nécessité pour les médecins de soigner les horribles blessures des combats de 1914.
Des lettres témoignant d’une lutte intérieure
Le retour à l’hôpital militaire de Brest fut brutal pour Segalen, qui avait goûté aux paysages enchanteurs du Yunnan. Pour surmonter ce choc, écrire à ses compagnons d’aventure, à ses mentors, et à ses amis proches lui permettait de dialoguer avec eux et de faire prospérer ses projets littéraires. La correspondance avec Yvonne, devenue sa collaboratrice inestimable, lui était fondamentale, elle luttait tout autant pour maintenir son intérêt artistique au milieu de la tragédie de la guerre.
Au fil de ses lettres, on ressent son souhait de maintenir la guerre à distance, de ne pas se laisser happer par les événements. C’est à travers ses contacts littéraires qu’il tentait de s’accrocher à son monde, affirmant que son vrai combat se tenait en dehors du conflit, dans une lutte pour la connaissance contre les obscurantismes de la guerre. Un voyage en 1917 pour évaluer les conditions des travailleurs chinois enrichissait ses recherches sur la statuaire chinoise, initiant ainsi la création de son dernier poème, Thibet
.
Une vie marquée par les transitions
Durant cette période, les lettres à Lartigue, lieutenant de vaisseau sur le front, révèlent le désir de Segalen de joindre la grande aventure guerrière tout en partageant la vision idéaliste et héroïque, propre à ses contemporains. Si certains voyaient dans la guerre l’occasion d’un renouveau moral face à une Allemagne jugée matérialiste, pour lui, l’art et l’engagement devaient primer sur la violence.
Les événements l’ont néanmoins changé : après plusieurs semaines au front, il ressentit une fierté d’accomplir des actions essentielles, se rendant compte que la guerre n’évoquait qu’une tonitruante grossièreté
. Cette lucidité face à l’horreur se confirma lorsque, après sa période à l’hôpital, il se mit au service d’un recrutement de travailleurs, errant entre la bureaucratie française et chinoise, se heurtant à des circonstances administratives toujours plus frustrantes.
La quête de sens au-delà des horreurs de la guerre
Le long des mois qui suivirent, entre déception et espoirs mus par son désir de créer, Segalen avait toujours dans l’esprit la beauté comme lumière directrice. Les difficultés de la guerre continuaient à assombrir ses pensées, mais il demeurait résolu à écrire. Les retrouvailles avec Yvonne lui apportaient un réconfort et lui permettaient d’entrevoir un avenir autre, même si la fatalité de la guerre l’étreignait constamment.
Il se voyait engagé dans son œuvre littéraire, aspirant à retrouver la liberté perdue et écrivant à propos des vestiges du passé. Ce périple et ces réflexions, plus que simples lettres, deviennent un témoignage puissant d’un intellectuel qui a lutté contre le chaos et la destruction, aspirant à la beauté dans la souffrance inhérente à l’expérience humaine.
Les années tragiques et le dernier acte
Malgré le tumulte des événements de la guerre et de la souffrance physique et psychologique, Segalen finit par retourner à Brest en mars 1918, meurtri par des voyages éreintants et des pertes dévastatrices, mais déterminé à achever son œuvre. Les derniers mois de sa vie, entre l’écriture et la correspondance, deviennent un chassé-croisé de réflexions sur la vie et la mort.
Ses derniers mots à Yvonne reflètent son désespoir et son désir de retourner à la création, tandis que le monde autour de lui s’effondre, illustrant la complexité de son identité d’artiste et de médecin. Peu après sa mort, retrouvée tragiquement dans une forêt, son esprit continue de vivre à travers ses écrits, naviguant entre l’exotisme et la quête de beauté dans un monde tumultueux.
Segalen, tel un poète perdu dans la réalité, nous laisse ses mots, un écho d’une époque où l’art devait se mesurer à la cruauté de l’existence.





