Littérature

Il en fait trop ! Place de la radio dans l’œuvre et la vie de Michel Butor

Victor Hugo, disait Michel Butor, était « partout, et en faisait trop ». On pourrait en dire autant de lui-même, tant son œuvre se déploie dans toutes les directions : romans, recueils de poésie, essais, anthologies, catalogues d’art, collaborations musicales, livres d’artiste, projets collectifs. Rien ne lui échappait. Et si son génie s’est exprimé dans l’écrit, il a su également, par la parole, conquérir un autre territoire : celui de la radio.

Son attachement à ce médium remonte à son adolescence, à une époque où la radio tenait encore un rôle central dans la diffusion de la pensée. Dans les années 1950, elle connaissait sa pleine maturité : les postes s’installaient dans tous les foyers, et les intellectuels – philosophes comme Bachelard, écrivains comme Claudel – y trouvaient un nouvel espace d’expression. Claudel, d’ailleurs, fut l’un de ceux qui marquèrent profondément le jeune Butor. Il se souvenait l’avoir entendu lire ses poèmes à la Sorbonne, fasciné par sa voix rugueuse, « un visage carré de crapaud pétrifié qui déversait des trésors ».

Butor, attentif aux voix et aux rythmes, rêvait d’aller plus loin que la simple lecture publique. Il voulait créer pour la radio, écrire avec le son. C’est dans cet esprit qu’il conçoit, en 1965, 6 810 000 litres d’eau par seconde, une « étude stéréophonique » diffusée deux ans plus tard sur France Musique et France Culture. Cette œuvre marque un tournant : l’écrivain y explore la dimension acoustique de la littérature, faisant de la radio un véritable espace de création.

La critique de Marcelle Michel salua alors la puissance de cette transmutation : un texte un peu monotone sur la page devenait, à l’oreille, un poème épique vibrant d’émotion. Pour Butor, la radio révélait ainsi une dimension humaine insoupçonnée. Il affirmera d’ailleurs peu après : « J’aime travailler pour l’oreille, pour la radio où tout devient possible, j’aime le mot qui s’entend. »

L’année 1967 fut féconde : paraissent également les Entretiens avec Michel Butor de Georges Charbonnier. Ces conversations éclairent de nombreux aspects de son œuvre, notamment celle de Mobile (1962), livre qui fit scandale par son audace formelle. La version radiophonique de ce texte, tout en densité et en verve, impressionna Matthieu Galey qui y voyait « la démonstration éclatante de la lucidité et de la simplicité de Butor ».

Vous aimerez aussi :  Changer l'eau des fleurs : résumé et avis du roman culte

L’entretien devient dès lors pour l’écrivain une nécessité vitale. Il aime le dialogue, accepte volontiers de répondre à toutes les questions, même les plus insistantes — « Pourquoi avez-vous cessé d’écrire des romans ? » revenait souvent. Jamais il ne se dérobe.

Cette curiosité le pousse à expérimenter d’autres formes : en 1962 déjà, à la demande de Charbonnier, il écrit Réseau aérien, « texte radiophonique » diffusé sur France III National. L’expérience est d’abord jugée inégale en France, mais reprise avec succès à l’étranger. Pour Butor, la radio n’est pas un simple relais de l’écrit : elle est un art à part entière, « un moyen d’expression extraordinaire où l’on peut tenter ce qu’aucune scène ni aucun écran ne sauraient montrer ».

La voix et la pierre : Butor à la radio

Dès les débuts de France Culture en 1963, Michel Butor participe à La semaine littéraire de Roger Vrigny pour présenter Description de San Marco. Ce livre, dédié à Stravinski, mêle l’architecture, la musique et la mémoire des lieux. Pour Butor, la basilique vénitienne n’est pas seulement un monument de marbre et de mosaïques : c’est un organisme sonore, traversé de voix, d’échos, de bruits. Le texte s’élève comme une polyphonie, un dialogue entre les siècles.
La radio, naturellement, en devient le prolongement. Elle lui permet de faire entendre cette architecture de sons, d’images et de mots.

Cette sensibilité acoustique se retrouve dans l’émission qu’il consacre, en mars 1967 sur France Inter, aux musiques du monde : Venise, l’Égypte, l’Angleterre, l’Amérique, la Russie. Butor y voyage par le son, comme d’autres par la mer. La radio, pour lui, devient une géographie nouvelle.

Vous aimerez aussi :  Usages, formes et enjeux de la « poésie numérique »

Certaines expériences radiophoniques sont de véritables performances. En 2005, par exemple, l’émission Histoire de la poésie par Michel Butor sur France Culture, animée par Gilles Davidas, se déroule sur quatre semaines. L’auditeur y retrouve quotidiennement l’écrivain, établissant avec lui une relation intime et patiente. Ce dialogue, à la fois pédagogique et poétique, témoigne d’une fidélité rare à la voix humaine comme instrument de transmission.

Butor a aussi noué des liens privilégiés avec plusieurs producteurs : Alain Veinstein, poète et homme de radio, conversera avec lui pendant plus de trente ans, dans Surpris par la nuit et Du jour au lendemain. Leur complicité intellectuelle donnera naissance à un véritable compagnonnage littéraire.
André Velter, autre poète, animera quant à lui Les Poétiques et Poésie sur parole, où Butor reviendra souvent. Il décrira la parole de ce dernier comme « une marée de mots, démontée et reconstruite selon d’autres rythmes, un verbe nouveau jailli du monde et des hommes ». Ces collaborations, empreintes d’amitié, révèlent combien la radio fut pour Butor un lieu de fraternité créatrice.

Parmi les émissions plus ponctuelles, certaines prennent une valeur historique : La leçon de Marcel Proust selon Michel Butor, ou encore Michel Butor sur les traces de Joyce à Dublin (France Culture, 1978), où l’auteur fait dialoguer la littérature et les bruits de la ville. D’autres, comme Tout arrive (2006) ou La Matinale de Christophe Bourseiller (2012), célèbrent la parution de nouvelles œuvres et confirment l’importance du médium sonore dans la diffusion de sa pensée.

La musique, bien sûr, reste au cœur de ce rapport. Butor collabore avec Henri Pousseur sur l’opéra Votre Faust, et avec Jean-Yves Bosseur sur plusieurs projets mêlant texte et composition. Il participe également à des créations radiophoniques comme Centre d’écoute (1972) ou Manhattan Inventions (1973), réalisées par René Koering. Pour lui, ces expériences révèlent que « le fait radiophonique est utilisé dans toute sa profondeur ».
Ces œuvres, comme Une semaine d’escales (1977), diffusée sur France Musique, ou Elseneur (1980), prouvent combien la radio et la littérature se nourrissent mutuellement : le son devient écriture, l’écriture devient matière sonore.

Vous aimerez aussi :  De la poésie sonore à la fiction audio

Dans le dernier volume de Répertoire (1982), Butor publie d’ailleurs plusieurs textes issus de ces expériences, notamment Les Révolutions des calendriers, une conversation sur les sonates de Beethoven, construite comme une œuvre autonome. La radio, ici encore, n’est plus le simple prolongement du livre : elle en est la matrice.

Au fil des décennies, d’innombrables émissions vont rythmer sa carrière – plus de cinq cents, selon les recensements. Des grands entretiens aux formats plus légers, des émissions musicales aux discussions philosophiques, Butor a exploré la radio sous toutes ses formes. Sa dernière apparition, en juin 2016, dans Tout et son contraire de Philippe Vandel sur France Info, portait sur son anthologie consacrée à Victor Hugo, comme un clin d’œil final à ses débuts.

Certaines séquences gardent une valeur anecdotique mais touchante : ainsi, dans Fin de siècle (1996), un chien nommé Éclair interrompt la conversation, rappelant l’attention bienveillante de Butor pour le monde animal. Lui qui aimait se représenter en jeune singe affirmait souvent que « nous sommes bien plus animaux que nous ne le croyons, et devons retrouver la sensualité de cette communauté perdue ».

Dans d’autres émissions, sa curiosité s’étendait à la nature même des sons : les rires d’oiseaux australiens, les hurlements des loups, les bruits du monde. Pour lui, la radio était un instrument d’écoute du réel, un moyen d’entendre la terre respirer.


Conclusion

De L’Emploi du temps commenté en 1956 dans Le Masque et la plume jusqu’à ses dernières interventions en 2016, Michel Butor n’a jamais cessé d’habiter les ondes. Sa relation à la radio n’était pas accessoire, mais essentielle : elle prolongeait son œuvre, la transformait, l’ouvrait à de nouvelles formes.
Écrivain de la page et de la voix, il a su faire de ce médium un laboratoire poétique, un lieu d’expérimentation et de partage. Par la radio, Butor nous apprend à écouter le monde autrement — à percevoir, derrière chaque mot, chaque bruit, la vibration d’une pensée en mouvement.

Partager :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *