Vous connaissez sans doute Blaise Cendrars sous les traits du grand aventurier, du baroudeur qui a parcouru le monde avant de raconter ses pérégrinations. Pourtant, derrière cette image flamboyante se cache un homme bien différent, que nous découvrons au fil de ses lettres intimes. Les correspondances de Cendrars constituent un trésor méconnu qui éclaire d’une lumière nouvelle sa personnalité tourmentée, son processus créatif obsessionnel et sa conception exigeante de la littérature. Ces échanges épistolaires, conservés précieusement par ses destinataires alors que lui-même détruisait la plupart des lettres reçues, nous offrent une plongée fascinante dans l’univers intime d’un écrivain habité par son art.
Un patrimoine épistolaire exceptionnel
Le Fonds Blaise Cendrars conservé aux Archives littéraires suisses de Berne recèle un ensemble remarquable de correspondances qui témoignent de l’intensité des relations qu’entretenait l’écrivain avec son cercle d’amis, d’artistes et de proches. Les Éditions Zoé ont entrepris depuis 2013 la publication de ces précieux documents dans la collection « Cendrars en toutes lettres », dirigée par Christine Le Quellec Cottier. Cette initiative permet progressivement de faire connaître les multiples facettes d’un homme longtemps réduit à son image publique d’aventurier.
Cendrars a correspondu avec des personnalités majeures du monde littéraire et artistique : l’écrivain américain Henry Miller entre 1934 et 1959, Jacques-Henry Lévesque de 1922 à 1959, la comédienne Raymone Duchâteau qu’il épousera finalement en 1949, son frère Georges Sauser-Hall de 1904 à 1960, le sculpteur Auguste Suter depuis l’enfance jusqu’en 1958, ainsi que Robert Guiette, Henry Poulaille et bien d’autres. Une particularité étonnante caractérise ce patrimoine épistolaire : alors que Cendrars conservait rarement les lettres qu’on lui envoyait, ses correspondants ont précieusement gardé les siennes, pressentant peut-être leur valeur future.
| Correspondant | Période | Particularité |
|---|---|---|
| Henry Miller | 1934-1959 | Amitié littéraire transatlantique, 25 ans d’échanges |
| Jacques-Henry Lévesque | 1922-1959 | Période aixoise intense (1943-1949), plus de 300 lettres |
| Raymone Duchâteau | 1937-1954 | Amour platonique, lettres quotidiennes pendant la guerre |
| Georges Sauser-Hall | 1904-1960 | Plus de 400 lettres au frère, laboratoire de l’écriture |
| Auguste Suter | 1911-1958 | Camarade d’enfance, dialogue sur l’art et la vie |
Une intimité dévoilée loin de l’image publique
Les lettres de Cendrars révèlent un visage radicalement différent du personnage haut en couleur qu’il affichait publiquement. Dans ces pages manuscrites, nous rencontrons un homme vulnérable qui évoque sans fard ses découragements profonds, ses misères matérielles, ses noirceurs psychiques et ses faiblesses. Les correspondances montrent un écrivain en quête perpétuelle de liberté, de simplicité et d’authenticité dans ses relations humaines, loin des poses littéraires de son époque.
La tonalité des lettres varie considérablement selon les destinataires, révélant comment Cendrars construisait des images de soi multiples adaptées à chacun. À Raymone Duchâteau, il réserve ses lettres les plus émouvantes, teintées d’un amour impossible et mystique qui durera quarante-trois ans. Avec Henry Miller, il partage une complicité profonde dans la liberté de ton et de forme, dessinant une image moins rabelaisienne que celle véhiculée par leurs œuvres respectives. Face à Jacques-Henry Lévesque, il adopte tour à tour la posture du maître exigeant, du créateur tourmenté et de l’ami qui finit par avouer « je vous aime bien », brèche rare dans sa carapace habituelle.
Ces correspondances dévoilent une franchise parfois brutale : Cendrars dit ce qu’il pense, demande ce qu’il veut, toujours en contact direct avec le réel âpre de la vie. Cette loyauté sans concession, cette générosité mêlée d’exigence constituent le fil rouge d’une écriture épistolaire qui refuse toute complaisance, y compris envers lui-même.
Le laboratoire de la création littéraire
Les lettres de Cendrars constituent un véritable journal de bord de sa création littéraire, offrant une vue privilégiée sur les chantiers d’écriture en cours. Dans ces échanges quotidiens, l’écrivain évoque ses projets, théorise sa pratique et teste ses réflexions métacritiques avant de les incorporer dans ses œuvres. La correspondance devient ainsi un espace de gestation où la pensée s’élabore dans un premier jet spontané.
La période aixoise, entre 1943 et 1949, se révèle particulièrement intense dans sa relation épistolaire avec Jacques-Henry Lévesque. Réfugié dans la cuisine du 12 rue Clemenceau à Aix-en-Provence, Cendrars écrit jusqu’à 157 lettres en 1945 seulement. Ces années de solitude et de travail acharné voient la genèse de L’Homme foudroyé et de La Main coupée, ses grands textes autobiographiques. Les lettres permettent alors à l’auteur de se libérer de l’angoisse, de prendre conscience des déséquilibres narratifs et de réorganiser ses récits en temps réel.
Cendrars y explique comment il a dû renoncer au titre initial « La Femme et le soldat » pour aboutir à La Main coupée, acceptant de ne pas raconter directement sa blessure pourtant promise par le titre. La lettre devient un outil thérapeutique autant que créatif, permettant de dénouer les blocages de l’écriture. Quand il reste parfois « dix jours sans avoir desserré les dents », c’est par le courrier qu’il maintient un lien vital avec le monde extérieur.
Un style épistolaire spontané et authentique
Le style des lettres de Cendrars frappe par sa spontanéité absolue, sa liberté de ton et l’absence totale de souci de construire une image pour la postérité. À l’opposé des écrivains qui soignent leur correspondance en pensant à une publication future, Cendrars écrit dans l’instant, au fil de la pensée, avec une franchise directe qui peut parfois sembler brutale. Il demande ce qu’il veut, dit ce qu’il pense, toujours ancré dans le réel âpre de la vie quotidienne.
Les formes varient considérablement selon les périodes et les destinataires : du billet laconique griffonné sur une carte-lettre aux longues missives de plusieurs feuillets saturés d’écriture. Les tirets de longueur variable rythment ses phrases comme autant de gestes, de soupirs et de pauses, créant une véritable mise en scène de l’humeur du jour. Cette écriture du mouvement reflète la capillarité entre œuvre, vie et correspondance, où la lettre du soir prolonge souvent la réflexion engagée dans le récit du jour.
Cendrars n’apprête nullement son style pour une publication posthume, adoptant une posture d’« intimement impersonnel » selon sa propre formule. Les lettres livrent un premier état de la pensée avant son incorporation dans l’œuvre, révélant le processus créatif dans sa dimension la plus brute et la plus authentique.
Les correspondances comme clés de décryptage de l’œuvre
Les lettres de Cendrars éclairent son œuvre publiée d’un jour nouveau, fonctionnant comme de véritables clés d’interprétation pour les lecteurs contemporains. Elles permettent d’élucider les dédicaces énigmatiques de L’Homme foudroyé, de découvrir les sources qui nourrissent ses récits : citations de Pétrarque, de Descartes, références à la patrologie de l’abbé Migne, emprunts à Remy de Gourmont ou à Catherine Emmerich. Ce réseau de références intellectuelles révèle un Cendrars bien plus érudit que ne le laissait supposer son image d’aventurier.
La réflexion engagée dans un récit se poursuit fréquemment dans la lettre du soir, créant une continuité remarquable entre création romanesque et écriture épistolaire. Cendrars expose à ses correspondants les secrets de sa composition : celle-ci obéit à un modèle musical plutôt que rhétorique, fondé sur le rythme et la fragmentation du temps. Contrairement à l’image d’un écrivain pulsionnel écrivant sous l’inspiration, les lettres révèlent une pratique d’improvisation structurée, comparable à celle du jazzman qui s’appuie sur des grilles de composition précises.
Les correspondances situent aussi l’écrivain au cœur de son temps, révélant ses relations avec différents milieux artistiques parisiens et bruxellois, ses réseaux d’éditeurs et de critiques. Elles documentent ses stratégies éditoriales, ses batailles pour se faire publier et payer, offrant une vision désenchantée mais lucide du « sale métier » qu’est devenue pour lui l’écriture quand elle doit assurer la survie matérielle.
Un rapport obsessionnel au travail d’écriture
Les lettres révèlent une dimension essentielle de la personnalité de Cendrars : son rapport obsessionnel au travail littéraire qui contraste avec ses critiques fréquentes du métier d’écrivain. Dans sa correspondance avec Jacques-Henry Lévesque, il confie être « proprement habité par l’écriture, rongé par elle », travaillant parfois quinze à dix-huit heures par jour lorsqu’un livre s’achève. Cette obsession le pousse à écrire « comme un fou », « comme un possédé », pour échapper au poison de l’Histoire et à l’atrocité du monde.
Son intransigeance éditoriale transparaît dans ses échanges sur L’Homme foudroyé : malgré les conseils de prudence de Lévesque concernant les « Notes au lecteur inconnu » qui attaquent nommément certains contemporains, Cendrars refuse toute autocensure. Cette exigence révèle son art poétique : une prose qui semble emportée et déferlante mais qui résulte en réalité d’un travail d’ajustement minutieux où chaque mot doit être à sa place. Toute correction exige de réécrire la page ou le paragraphe entier, car rien ne peut être modifié sans détruire l’équilibre de l’ensemble.
Les correspondances apportent une compréhension inédite de l’écrivain sur plusieurs plans essentiels. Voici ce qu’elles nous révèlent concrètement :
- Éléments biographiques méconnus : la relation maintenue avec sa famille contrairement à la légende, les crises psychiques pendant les années de guerre, la tentation suicidaire récurrente, les conditions matérielles difficiles pendant l’Occupation.
- Processus créatif détaillé : la genèse des œuvres depuis les projets abandonnés jusqu’aux versions finales, les principes de composition musicale, les techniques narratives privilégiant le dialogue au portrait psychologique, le refus de séparer fiction et autobiographie.
- Conception de la littérature : un « réalisme » fondé sur l’expérience subjective, le droit d’utiliser les vrais noms des contemporains, la primauté du rythme sur la rhétorique, une « objectivité » véritable ancrée dans le vécu plutôt que dans l’abstraction.
- Réseau artistique étendu : les relations avec les milieux littéraires parisiens et internationaux, les amitiés transfrontalières favorisant les échanges entre Paris et Bruxelles, les alliances et rivalités avec Apollinaire, Cocteau ou Le Corbusier, le soutien constant aux jeunes poètes inconnus.





