Une opportunité précieuse
Le colloque présent arrive à un moment particulièrement opportun. En effet, la fiction radio souffre d’un manque criant d’espaces propices à la réflexion sur sa pratique. Récemment, la revue Syntone avait rempli ce rôle, servant d’écho à nos discussions, semblable à nos propres Cahiers du Cinéma. Désormais, sans Syntone, nous ressentons une certaine solitude. Des moments réflexifs comme celui-ci revêtent une importance accrue, car ils favorisent une prise de conscience collective concernant notre pratique et aident à forger une culture.
Mon parcours artistique
Je vais tenter, au cours de cette intervention, de donner un aperçu de mon parcours artistique, et d’expliquer comment j’ai évolué de la poésie sonore à la fiction radio. Bien que cette transition puisse sembler naturelle dans mon expérience, elle demeure relativement rare, comme l’a souligné Pierre-Marie Héron en introduction. Ensuite, je souhaite examiner les concepts fondamentaux qui définissent la poésie sonore et comment ils continuent d’influencer ma pratique de la fiction audio. À la fin, en partageant mes outils conceptuels, j’espère que certains d’entre eux pourront également enrichir votre approche de la radio et contribuer à dessiner le paysage futur de la fiction audio.
La fiction radio, un art à part entière
En guise d’introduction, je tiens à exprimer un présupposé qui, je l’imagine, est largement partagé ici : la fiction radio est un art ; c’est une conviction profonde. Elle est digne d’être reconnue comme un art à part entière, tout comme le cinéma et la littérature. Le titre même de ce colloque, qui parle d’un « désir de belle radio », semble souligner avec enthousiasme la reconnaissance de la radio parmi les Beaux-Arts, tout en plaçant l’initiative dans le contexte d’un désir à réaliser.
Un manque de vocation dans la jeunesse
Bien que j’affirme que la fiction radio est un art, force est de constater qu’elle ne suscite pas toujours des vocations dès la jeunesse. Il est rare de rencontrer des adolescents qui se disent « Je ferai de la fiction radio », contrairement à d’autres domaines comme la musique ou le cinéma. Cela soulève des questions quant aux raisons de ce phénomène et à ses implications sur la reconnaissance de la fiction radio en tant qu’art à part entière.
De la poésie à la découverte sonore
Il se trouve que, tout comme beaucoup d’autres, je n’ai pas envisagé la réalisation de fictions radio à mes débuts. Ma passion initiale était la poésie, nourrie par des figures comme Lautréamont, Henri Michaux et Antonin Artaud, dont l’œuvre Pour en finir avec le jugement de Dieu a eu une grande influence sur moi. Cependant, la poésie contemporaine qui m’était accessible semblait abstraite et déconnectée des réalités qui m’entourent, ce qui était frustrant. En quête d’une forme d’expression authentique, je pensais trouver refuge dans le cinéma.
Une révélation de la poésie sonore
Ironiquement, c’est au cours de mes études cinématographiques aux Beaux-arts de Genève que j’ai découvert la poésie sonore. Je me souviens d’avoir été stupéfait par des lectures-performance de poètes qui transforment le poème en un art vivant, incarné, comme Christian Prigent ou Christophe Tarkos. En parallèle, j’explorais les logiciels audio, appréciant de travailler mes courts-métrages d’étudiant en post-synchronisation, même si je ne me sentais pas à la hauteur en tant que cinéaste.
La rencontre avec la radio
Mon véritable tournant s’est produit lors de mon arrivée à Bruxelles, où la radio est devenue le seul espace pour partager ma passion pour la poésie sonore. J’ai intégré un atelier de création sonore, l’ACSR, un lieu unique qui a encouragé la création de dispositifs radiophoniques poétiques. À cette époque, la radio était embrassée comme un art, surtout avec des figures établies dans le documentaire radiophonique. Toutefois, lors de nos sessions, la fiction radio ne répondait pas à nos attentes en matière d’innovation.
Un changement décisif
C’est alors que nous avons découvert Le Bocal, une fiction audio de Mariannick Bellot et Christophe Rault sur Arte Radio, qui a radicalement changé notre perspective. Ce projet, qui symbolise l’expansion de la fiction audio, a démontré que l’écriture radiophonique pouvait intègre le son de manière intrinsèque. C’était l’affirmation que notre désir de créer une œuvre authentiquement radiophonique était réalisable.
La mise en pratique de la fiction audio
Après cette révélation, j’ai commencé à produire mes propres fictions radio. Dans cette première phase expérimentale, j’explorais encore la fiction radio avec l’état d’esprit d’un poète. Par exemple, dans Kirkjubæjarklaustur, l’objectif était de créer une fiction où tous les sons étaient générés oralement par les acteurs. À ce stade, je ne croyais pas encore pleinement en la fiction radio comme un langage à part entière.
Une seconde période plus affirmée
Puis, avec le temps, j’ai évolué vers une seconde phase où j’ai accepté d’être réalisateur de fictions radio. C’est devenu mon moyen d’expression privilégié. J’ai compris qu’il existe une multitude de styles possibles, rendant cette pratique artistique aussi riche que celle des autres formes.
Réflexion sur la poésie sonore
J’aimerais maintenant aborder plus en détail la notion de poésie sonore. Ce champ, complexe, doit beaucoup à des pionniers comme Henri Chopin, qui a marqué ma vision artistique. Dans ses audiopoèmes, il utilise principalement le souffle et le corps plutôt que les mots, mettant en lumière la beauté organique de ces enregistrements. Son travail pourrait sembler provocateur, mais il remet en cause une poésie perçue comme trop académique.
Les origines de la poésie
Ce geste artistique questionne l’histoire même de la littérature, suggérant que toute la poésie a toujours été orale. Cette oralité archaïque, qui a accompagné l’humanité dans ses rites et ses traditions, s’est progressivement effacée au profit de l’écriture. Henri Chopin nous incite à redécouvrir cette oralité et à la réinventer à notre époque.
Une évolution vers la fiction audio
Suivant cette logique, la transition entre poésie sonore et fiction audio semble presque inévitable. J’utilise souvent les termes fiction radio et fiction audio de manière interchangeable, mais à présent, je remarque que fiction audio résonne davantage avec mon approche. Ce terme engendre une plus grande créativité et de nouvelles explorations, sans pour autant opposer les deux formes. Dans un contexte où la radio fait face à l’essor du podcast, il est crucial de reconnaître que les deux médiums peuvent coexister sans s’ériger l’un contre l’autre.
Les défis de la production
Actuellement, nous traverse un moment charnière dans l’histoire de la radio, avec l’émergence des technologies numériques qui ont transformé la manière dont nous produisons et partageons nos œuvres. Le numérique a facilité l’accès à des archives d’œuvres passées et a permis une diffusion plus large, créant ainsi une culture radiophonique dynamique.
Conclusion et perspectives d’avenir
Regardant vers l’avenir, le développement d’outils technologiques comme l’intelligence artificielle offre de nouvelles possibilités en matière de création audio. Je suis enthousiaste face à l’idée que ces technologies renforceront notre position artistique, permettant de créer des œuvres encore plus novatrices.
Enfin, en examinant cette question de vocation à la fiction audio, il semble que nous soyons à un tournant. Des initiatives telles que l’ouverture d’un Master en radio à l’INSAS montrent que de jeunes talents s’engagent activement dans ce domaine, consolidant ainsi la reconnaissance de la fiction audio comme un art à part entière.






