Visions du monde, pouvoirs d'évocation. Exotisme et pittoresque en anthropologie et en littérature

Éric Chauvier, de l’écriture de terrain à l’anthropologie de l’ordinaire : pour une nouvelle approche des ailleurs sociaux

Violaine Sauty
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Dans ses enquêtes ethnologiques – Anthropologie et Si l’enfant ne réagit pas – Éric Chauvier relate le vécu de son expérience du terrain, à la rencontre de personnes rendues invisibles par leur marginalité. Les réflexions anthropologiques se mêlent aux souvenirs personnels de l’ethnologue et tout un réseau d’observations phénoménologiques – affects, impressions, ressentis – devient autant de clés heuristiques pour sa recherche. La dimension littéraire de ses enquêtes transforme la démarche scientifique et permet de repenser l’épistémologie anthropologique. Elle est présentée comme un moyen de désamorcer l’exotisme qui menace toute approche de l’altérité, y compris celle des ailleurs sociaux. Cet article se propose donc de réinterroger la frontière entre littérature et anthropologie à la lumière de la pratique singulière d’Éric Chauvier.

In his ethnological surveys – Anthropologie and Si l’enfant ne réagit pas (Anthropology and If the child does not react) – Eric Chauvier shares his field experience, meeting people that marginality made invisible. The anthropological considerations blend with the ethnologist’s personal memories and his phenomenological observations – affects, impressions, feelings – turn into heuristic tools for his survey. The literary aspect of his surveys transforms the scientific approach and helps rethink the anthropological epistemology. It is a mean of refusing exoticism that threatens any approach to otherness, including those of social elsewhere. This article aims at reconsidering the frontier drawn between literature and anthropology in the light of Eric Chauvier’s singular experience.

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Texte intégral

J’ignore si elle est encore en vie. J’ignore comment elle a disparu. N’ayant pas trouvé de données tangibles à son sujet, pas de registres, pas d’archives, pas même de sources orales dignes de foi, je n’ai abouti qu’à des suppositions. […] J’ai d’abord pensé que ceux qui la croisaient au quotidien étaient responsables : ceux qui ne la voyaient pas, ceux qui en parlaient sans la voir, ceux qui la voyaient sans en parler. Mais cette piste était inconséquente, parce qu’elle recouvrait une hypothèse que j’ai mis du temps à reconnaître et à accepter : la disparition de cette fille a été le fait de circonstances sur lesquelles j’ai pesé d’une façon regrettable. Celles-ci, une fois avouées, m’ont obligé à ne plus la chercher, mais à trouver les façons de la faire « réapparaître », si bien que finalement l’objet de l’enquête s’est confondu avec l’enquête elle-même [1].

Ces premières phrases d’Anthropologie (2006) dessinent bien la particularité des récits d’enquête d’Éric Chauvier, à mi-chemin entre ethnologie et écriture littéraire. L’auteur n’explore pas un ailleurs géographique mais un ailleurs social, dont la différence est dérangeante parce qu’elle est le produit de la misère d’un pays qui n’a rien d’exotique justement : le nôtre. À l’image de cette jeune fille rom disparue et que Chauvier recherche en vain dans Anthropologie, ces populations socialement déclassées en France sont avant tout à la marge du langage, indicibles parce qu’invisibles, a priori désincarnées parce que sans voix. Comme les mots échouent bien souvent à dire la différence, il y a dans l’anthropologie