Affranchi des canons, François Bon s’inscrit d’emblée dans une lignée libertaire — on pense à Rabelais, à Cervantès, qu’il convoque souvent. Très tôt, il explore l’informatique et le web, ce « frottement » décisif entre langue et monde. À l’été 1997, il impulse remue.net : lieu ouvert, sans but lucratif, nourri d’enthousiasme, qui devient rapidement une référence de la littérature en ligne et le fer de lance d’un Internet alternatif. Dès 2001, un collectif hétérogène en assume la conduite, non via un manifeste, mais par une pratique de recherche partagée. En 2004, Bon s’écarte du navire amiral pour concentrer ses forces sur Tiers Livre, site-laboratoire où il publie enquêtes, échanges, séries d’écriture, forums, et expérimentations collectives. Plus qu’une vitrine, c’est la mémoire vive de son travail, un « arbre » toujours regreffé, qui assume l’esquisse, l’échec, le découragement, et substitue à l’auteur retiré une présence active, jamais narcissique, au contact d’un monde en bascule.
Toujours en déséquilibre volontaire, Bon revendique la prise de risque. Figure mouvante, « écrivain-Janus », il chronique pertes et disparitions tout en avançant dans l’imprévisible, entre marque et effacement. Faut-il en conclure à la fin de l’auteur comme autorité ? Plutôt l’invention d’une auctorialité neuve, dont Tiers Livre serait l’atelier et le prototype.
1. Une e-réputation en acte
Exister en ligne, pour un écrivain, n’est plus un supplément, mais un terrain d’écriture. Pour Bon, c’est même un engagement esthétique et politique. L’identité numérique commence par des noms : remue.net, choisi à la suite d’une question provocatrice (« la littérature française remue-t-elle encore ? »), puis Tiers Livre, clin d’œil à Rabelais et, surtout, idée d’un « livre à côté des livres ». S’y ajoute une hygiène des identifiants, un usage précis des réseaux, et dès 1997 une page personnelle mêlant médiation et ateliers d’écriture.
Parce que l’édition papier ne suffit plus à valider symboliquement l’écrivain, Bon ouvre d’autres voies : en 2008, il fonde publie.net, plateforme d’édition numérique au catalogue vivant, puis, en 2013, nerval.fr, magazine de fictions. Ce souci d’accessibilité — aux archives, aux inédits, aux ressources — guide une pratique : être simultanément ouvert et exigeant, accueillir la création contemporaine, quelle que soit sa forme.
1.2. Une « chaîne-auteur »
René Audet et Simon Brousseau ont décrit la « diffraction » qui structure l’œuvre numérique de Bon : remue.net, Tiers Livre, publie.net, nerval.fr forment un écosystème où se relaient registres, supports, et communautés. Gilles Bonnet parle de « chaîne-auteur » remplaçant la chaîne du livre : activité plurielle, nouée par des interconnexions constantes, qui fait de la constellation « fbon » une entité vivante.
2. Étiquettes, refus et déplacements
Bon se défie du mot « écrivain » s’il désigne un métier stabilisé. Il revendique une posture d’amateur au sens fort : apprendre, sans commande ni garantie. Légitimé par l’imprimé, certes, il en conteste la prééminence, et mène, en parallèle, livre papier et écriture en ligne. Faute de mieux, « auteur » convient, mais « écranvain » — le terme de Bonnet — dit mieux ce déplacement vers la communauté du web. Sur Tiers Livre, notices, images, agendas, timelines, autobiographie audio et web-autobiographie composent un portrait en mouvement ; la vie devient matériau, la page, cartographie d’un « soi » qui se fabrique en public sans s’exhiber. L’atelier est ouvert : versions, reprises, séries, liens, relectures font de l’œuvre un work in progress où légitimité et partage avancent ensemble.
2.2. Le pionnier… au pluriel
Bon raconte volontiers la préhistoire de l’Internet littéraire, non pour s’ériger en héros solitaire, mais pour saluer les « pionniers » au pluriel. remue.net comme publie.net agrègent des fidélités : lettres aux auteurs, listes, échanges quotidiens, fraternité de travail. Un ethos s’y forge, opposé à la com’ et aux routines éditoriales : sortir des rails, s’installer ailleurs, miser ensemble sur le risque.
2.3. Le polémiste utile
Fondateur et veilleur, Bon n’évite ni l’affrontement, ni la tribune, lorsque droits d’auteur et économie numérique l’exigent. Qu’il s’agisse des « indisponibles » numérisés sans consentement, ou d’un conflit d’édition autour d’une traduction, il assume des positions tranchées. La provocation, chez lui, n’est jamais posture : elle sert une idée exigeante de la littérature, et fixe un horizon : inventer les formes qui répondent aux usages nouveaux, plutôt que subir un « livre homothétique » et des symboliques verticales épuisées.
3. Entre geste collectif et aventure individuelle
Le web pense au pluriel, et Bon en tire une « culture du lien ». Blogs, vases communicants, sélections hebdomadaires, agrégations : l’auteur reprend des fonctions jadis tenues par éditeurs et revues, et met en visibilité un réseau de proximités. Dans les moments de crise, la solidarité des pairs s’exprime, relayée par les réseaux, par billets, par archives d’archives. Le lecteur, lui aussi, est associé : pas un consommateur, mais un participant, invité à soutenir, télécharger, s’abonner. L’abonnement devient à la fois modèle économique frugal et communauté d’étude ; les espaces WIP, les ressources, les livres numériques, composent une forme retrouvée de « cabinet de lecture ».
En contrepoint, Bon cultive aussi le retrait : sites éphémères, espaces privés, goût du « jardin », rêves de cabanes québécoises transposés en zones inatteignables de site. La solitude n’est pas repli, elle prolonge le « faire ensemble » en une scène intérieure, et ménage la durée.
4. L’auteur comme marque — au sens de trace
Au sens latin d’auctor, Bon « accroît » et « fonde ». Lectures publiques, ateliers, sites, réseaux, WIP : il change les termes de l’échange auteur/édition, vers une littérature rhizomatique. Loin de tuer l’auteur, le web, lorsqu’il est investi par des écrivains déjà reconnus, reconfigure sa figure, la démultiplie, la met en tension. Chez Bon, la « marque » n’a rien de marketing : c’est la trace, l’entaille, la cicatrice du réel dans la phrase. Depuis Sortie d’usine jusqu’à Daewoo, l’écriture s’outille comme une fabrique : refuser l’effacement, garder mémoire des gestes, rêver d’un « seul livre » fait de toutes les traces. Tiers Livre, avec ses milliers d’entrées, en est la forme concrète.
4.1. À la manœuvre, sans folklore
Peu friand de spectacle, Bon ouvre plutôt l’atelier : versions, chantiers, reprises. Internet n’est pas pour lui un simple relais promotionnel, c’est un espace d’invention, où l’auteur doit, dit-il, « mettre les mains dans le cambouis » : site, ergonomie, code, maquette, InDesign, Coda, tout concourt à une scénographie rigoureuse. Publie.net, de son côté, ne court ni au best-seller ni à la publicité, il demeure laboratoire et artisanat numérique : petites séries, soin graphique, catalogues éditorialement assumés. L’identité visuelle — bandeaux, typographies, page d’accueil quadrillée — se recompose sans cesse ; l’arborescence, fouille et constellation, raconte elle aussi une histoire.
4.2. Un « Internet vintage »
Bon revendique un internet « vintage » : non par nostalgie creuse, mais par exigence d’authenticité, de durée, de récit. Comme une Gibson patinée, son site joue une esthétique rétro maîtrisée — bords arrondis, élégance des polices, idée du « livre autre ». Le vintage, ici, cultive la mémoire, ressaisit les héritages (Rabelais, Proust, Rimbaud…), et résiste aux mastodontes standardisés. Il permet aussi d’hybrider l’ancien et le neuf, de revisiter les débuts du web pour mieux avancer, et de tenir, calmement, contre la « best-sellerisation » des pratiques.
Conclusion
Aujourd’hui, la notoriété numérique de François Bon se confond avec Tiers Livre, sa marque-arbre. Très présent sur les réseaux, il anime une communauté d’auteurs et de lecteurs, adopte les outils contemporains sans renoncer à l’exigence d’écriture, et détourne, quand il le faut, les procédés du marketing pour en faire des instruments de partage. Il s’expose, certes, mais garde des zones de repli, mesure le privé, négocie l’échange public. À l’affût et dans l’abandon, il avance dans l’inconnu des formes, accepte l’ambivalence, et fait du web un lieu de travail — un lieu où, plutôt que d’attendre l’avenir du livre, on écrit déjà, ensemble, des livres à côté des livres.





