Vous connaissez sans doute Michel Butor comme l’un des piliers du Nouveau Roman, auteur de La Modification ou de Mobile. Mais savez-vous qu’il fut aussi un créateur radiophonique prolifique ? Pendant un demi-siècle, cet écrivain a exploré les possibilités du médium radiophonique avec une intensité remarquable, produisant des œuvres sonores originales, participant à d’innombrables émissions et repoussant les frontières entre littérature, musique et création sonore. Pourtant, cette dimension de son travail demeure largement méconnue, comme si la radio avait été pour lui un laboratoire secret où expérimenter des formes littéraires inédites.
Un pan méconnu de l’œuvre butorienne
L’activité radiophonique de Michel Butor reste pour l’essentiel inexplorée, malgré la publication des douze volumes d’Œuvres complètes dans les années 2000 sous la direction de Mireille Calle-Gruber. Ces éditions n’offrent qu’un aperçu partiel de son travail sonore, privilégiant les versions imprimées au détriment des créations radiophoniques elles-mêmes. L’attention s’est concentrée sur les textes publiés plutôt que sur leur dimension sonore originale, occultant ainsi une part essentielle de l’œuvre.
Butor a pourtant été présent sur toutes les grandes émissions de poésie, de création et de musique en France et en Suisse pendant la seconde moitié du XXe siècle. Il refusait cependant le genre du théâtre radiophonique traditionnel, qu’il jugeait insuffisant pour explorer véritablement les virtualités propres au médium de la radio. Cette posture révèle sa volonté d’inventer des formes radiophoniques authentiquement nouvelles, adaptées aux spécificités du son et de l’écoute.
Les créations radiophoniques des années 1960
Les années 1960 marquent l’émergence des œuvres radiophoniques fondatrices de Butor. Réseau aérien, commandé par la Radiodiffusion française et diffusé pour la première fois le 16 juin 1962, porte le sous-titre révélateur de « texte radiophonique ». Cette œuvre met en scène deux couples partant simultanément d’Orly pour Nouméa, l’un par l’est, l’autre par l’ouest, créant un réseau de voix qui fait le tour de la planète. À l’intérieur des carlingues, les dialogues se croisent, l’oreille passe d’un appareil à l’autre dans un mouvement qui épouse la rotation terrestre.
Trois ans plus tard, en 1965, paraît 6 810 000 litres d’eau par seconde, qualifié d' »étude stéréophonique » et consacré aux chutes du Niagara. Ces textes exploitent pleinement les possibilités de la radio avec leurs jeux typographiques traduits en variations sonores, leurs dialogues superposés et leurs recouvrements de voix. Butor y développe une écriture spécifiquement radiophonique, où la spatialisation du son et les effets stéréophoniques deviennent des éléments de composition à part entière. Cette approche innovante transforme la radio en véritable espace de création littéraire.
Les entretiens radiophoniques avec Georges Charbonnier
En 1967, France Culture diffuse une série d’entretiens entre Michel Butor et Georges Charbonnier, publiée la même année chez Gallimard. Ces échanges constituent un moment remarquable dans l’histoire de la critique radiophonique. Les enregistrements originaux, conservés à l’INA, révèlent un processus de création fascinant : plus de douze heures d’enregistrement ont été réalisées, dont une partie seulement a été diffusée.
Les thèmes abordés parcourent l’ensemble de l’œuvre butorienne, de la tradition et l’invention littéraire au traitement du XIXe siècle français, en passant par l’organisation des personnages dans Mobile. Les archives montrent des divergences d’approche entre les deux interlocuteurs, parfois gommées au montage. Charbonnier, passionné de mathématiques et admirateur des structures rigoureuses, s’intéresse particulièrement aux œuvres les plus formellement organisées de Butor, tandis que l’écrivain défend une vision plus organique de la création littéraire.
Les pièces radiophoniques allemandes
Le rayonnement international du travail radiophonique de Butor se manifeste notamment à travers ses collaborations avec les radios allemandes. Der Bahnhof Saint-Lazare, diffusée en stéréophonie en 1968 par SDR/WDR, et Beschreibung von San Marco en 1970, témoignent de cette dimension transfrontalière. Ces créations germanophones démontrent sa capacité à travailler dans plusieurs langues et à dialoguer avec différentes traditions radiophoniques européennes.
Butor refusait catégoriquement le genre convenu du théâtre radiophonique, qu’il considérait comme une simple transposition de formes théâtrales existantes. Il cherchait au contraire à inventer des formes spécifiquement radiophoniques, exploitant les possibilités uniques du médium sonore : la spatialisation, le montage, la superposition de voix et de textures sonores. Cette exigence artistique le conduisait à repenser entièrement la relation entre texte, voix et espace dans chacune de ses créations pour la radio.
La radio comme espace de création musicale
La dimension musicale occupe une place centrale dans l’œuvre radiophonique de Butor. Ses collaborations avec des compositeurs comme Jean-Yves Bosseur ou René Koering donnent naissance à des œuvres où poésie et musique fusionnent. Centre d’écoute, réalisé avec Koering, multiplie les évocations de lieux tout autour de la planète, créant ce que Butor appelait une « écoute planétaire ».
Ces collaborations transforment la radio en véritable instrument de composition, permettant des escales musicales à travers le monde. L’espace radiophonique devient le lieu où se rejoignent différentes disciplines artistiques, où la voix poétique dialogue avec les instruments, où les sons du monde réel se mêlent aux compositions musicales. Cette approche pluridisciplinaire fait de Butor un précurseur dans l’art de la création sonore, anticipant les pratiques contemporaines du documentaire de création et de l’art sonore.
La présence régulière sur France Culture et la RTS
Michel Butor entretient une collaboration intense et durable avec France Culture et la Radio Télévision Suisse. Sur France Culture, il participe régulièrement à des émissions phares comme « Surpris par la poésie » animée par Alain Veinstein, où il présente ses textes et réflexions poétiques, ou « À voix nue » avec Frédéric-Yves Jeannet en 2000, série d’entretiens qui explore son parcours créatif.
Sa collaboration avec la productrice franco-australienne Kaye Mortley s’avère particulièrement féconde. Les archives de la RTS constituent un véritable laboratoire radiophonique permettant d’explorer la richesse de son œuvre sonore. Ces fonds conservent des dizaines d’heures d’émissions, d’entretiens et de créations originales qui documentent un demi-siècle d’expérimentation radiophonique. La Radio Télévision Suisse offre à Butor un espace de liberté créative où développer des formes radiophoniques audacieuses, loin des contraintes commerciales.
L’héritage et la redécouverte de l’œuvre radiophonique
Depuis quelques années, des études universitaires s’attachent à redécouvrir ce patrimoine sonore longtemps négligé. La journée d’étude organisée le 23 avril 2021 à l’Université Paul-Valéry de Montpellier, intitulée « Michel Butor et la radio », marque un tournant dans la reconnaissance de cette dimension de l’œuvre. Le numéro spécial de la revue Komodo 21, paru la même année sous la direction de Pierre-Marie Héron et Patrick Suter, réunit des contributions de compagnons de création de Butor et de spécialistes de son œuvre.
Cette œuvre radiophonique s’avère essentielle pour comprendre l’évolution de la poésie radiophonique et les frontières mouvantes entre genres littéraires au XXe siècle. Butor y développe une conception de la littérature comme exploration des possibilités du langage dans différents médiums, chacun imposant ses contraintes et ouvrant ses potentialités propres. La numérisation progressive des archives ouvre aujourd’hui de nouvelles perspectives pour les chercheurs et le grand public, permettant d’accéder à des créations demeurées inaccessibles pendant des décennies. Cette redécouverte nous invite à reconsidérer l’œuvre de Butor dans toute sa richesse et sa diversité, au-delà de sa seule dimension romanesque.





