Avez-vous déjà imaginé ce qui se passerait si un être cher, que vous aviez enterré il y a trois ans, mourait une seconde fois ? Cette situation aussi troublante qu’impossible constitue le point de départ de « Tata », le quatrième roman de Valérie Perrin paru en septembre 2024 aux éditions Albin Michel. L’autrice de « Changer l’eau des fleurs », vendu à plus de 1,3 million d’exemplaires, signe ici son ouvrage le plus personnel, ancré dans sa ville natale de Gueugnon en Bourgogne. À travers 634 pages, elle nous plonge dans une enquête familiale où chaque révélation dévoile un pan caché de l’existence de Colette Septembre, une cordonnière ordinaire aux secrets extraordinaires.
Ce roman interroge directement votre propre rapport aux non-dits familiaux, aux histoires que l’on croit connaître mais qui recèlent des vérités insoupçonnées. Nous explorons ici un récit virtuose qui mêle mystère, transmission générationnelle et quête d’identité, porté par une plume fluide qui transforme le quotidien en matière romanesque. L’œuvre résonne comme un voyage au cœur des silences que chaque famille porte en elle, ces zones d’ombre qui façonnent nos existences sans que nous en ayons conscience.
L’intrigue captivante d’une tante « remorte »
Tout commence par un appel de la gendarmerie de Gueugnon qui bouleverse Agnès, réalisatrice de renom traversant une période difficile après son divorce. Les autorités lui annoncent le décès de sa tante unique, Colette Septembre. Sauf que cette nouvelle relève de l’impossible : Agnès a elle-même assisté aux funérailles de Colette en 2007, trois ans auparavant. Ce mot qui n’existe dans aucun dictionnaire, « remourir », lance une investigation qui va révéler une vie entière dissimulée derrière l’apparence d’une existence banale.
Le mystère s’épaissit lorsque Agnès découvre que sa tante a laissé derrière elle une série de cassettes audio, véritables confessions posthumes qui racontent un parcours que personne n’aurait pu imaginer. Ces enregistrements deviennent le fil conducteur d’une narration où se mêlent passé et présent, vérité et mensonges. La question centrale qui traverse le roman demeure : qui repose dans la tombe de Colette depuis 2007, et pourquoi cette femme si proche a-t-elle choisi de disparaître de son vivant ? Nous suivons Agnès dans son retour à Gueugnon, où elle doit reconstituer le puzzle d’une existence bien plus complexe qu’il n’y paraissait.
Colette Septembre : portrait d’une femme ordinaire aux secrets extraordinaires
Colette incarne cette figure de femme discrète que l’on croise sans vraiment la voir. Cordonnière dans sa petite ville bourguignonne, elle exerce un métier artisanal en voie de disparition, symbole d’une époque révolue. Supporter passionnée du FC Gueugnon, elle fait partie intégrante du tissu social local, présente à chaque match dans une ambiance de fête populaire où l’on partage cacahuètes et sandwichs. Cette vie apparemment simple, rythmée par le travail manuel et les rassemblements communautaires, masque pourtant des traumatismes profonds et des choix déchirants.
Au fil des révélations, nous découvrons une femme marquée par le manque d’amour maternel, les blessures de l’enfance et une capacité de résilience hors du commun. Valérie Perrin excelle dans l’art de transformer un personnage ordinaire en figure profondément attachante. Colette devient progressivement le symbole de ces existences sacrifiées qui, derrière leur discrétion, recèlent une grandeur insoupçonnée. Sa générosité, sa capacité à protéger les autres au détriment de son propre bonheur, font d’elle une héroïne du quotidien dont les failles renforcent paradoxalement la dimension humaine. L’autrice lui rend hommage en donnant une voix à ces vies que l’on qualifie trop rapidement d’insignifiantes.
Les thématiques universelles au cœur du récit
Valérie Perrin tisse dans « Tata » une toile complexe où s’entrelacent de multiples questionnements sur la condition humaine. Le roman explore la mémoire familiale comme un territoire mouvant, où les souvenirs se heurtent aux silences volontaires et aux mensonges protecteurs. La transmission entre générations constitue un axe central : que lègue-t-on à ceux qui nous suivent ? Comment les traumatismes se propagent-ils ou se guérissent-ils à travers le temps ? Agnès, en enquêtant sur sa tante, découvre finalement des clés pour comprendre sa propre identité et celle de sa lignée.
L’autrice n’hésite pas à aborder des sujets sombres avec une sensibilité remarquable. Valérie Perrin explore avec profondeur plusieurs dimensions de l’existence humaine :
- La maltraitance infantile et ses conséquences sur la construction identitaire
- Les agressions sexuelles commises par des prédateurs comme le personnage de Charpie, inspiré d’un homme ayant réellement sévi à Gueugnon
- La quête d’origines et le besoin de comprendre d’où l’on vient pour savoir qui l’on est
- La résilience face aux coups du destin et la capacité de reconstruire sa vie
- Les non-dits familiaux qui pèsent sur plusieurs générations
- La Seconde Guerre mondiale et ses répercussions dans les destins individuels
Nous constatons néanmoins que cette profusion thématique, si elle témoigne de l’ambition de l’autrice, peut donner une impression de foisonnement parfois déstabilisant. Certains sujets auraient peut-être mérité un développement plus approfondi dans des œuvres séparées plutôt que d’être condensés en 634 pages.
Une construction narrative virtuose et cinématographique
La structure du roman témoigne de l’influence manifeste de Claude Lelouch, compagnon et époux de Valérie Perrin depuis 2006. L’écriture adopte une approche cinématographique où les scènes se succèdent comme des séquences filmées, avec des allers-retours constants entre différentes époques. Cette construction non linéaire maintient le suspense tout en dévoilant progressivement les pièces du puzzle. Les destins s’entrelacent selon une chorégraphie précise, révélant comment des vies apparemment distinctes se trouvent liées par des fils invisibles.
Le style de Valérie Perrin demeure fidèle à ce qui a fait son succès : une écriture fluide, accessible et profondément visuelle. Elle possède cette capacité rare de transformer des scènes ordinaires en moments chargés d’émotion, sans jamais tomber dans le pathos ou la lourdeur. Les dialogues sonnent juste, les descriptions évoquent des images précises sans s’attarder dans des détails superflus. Le choix de faire d’Agnès une réalisatrice n’est pas anodin : il permet à l’autrice de rendre hommage au cinéma et aux cinéastes du monde entier, tout en justifiant cette écriture qui filme plus qu’elle ne décrit. Nous apprécions cette fluidité narrative même si certains lecteurs peuvent regretter un manque de profondeur analytique sur les thèmes abordés.
Personnages attachants et destins entremêlés
Au-delà de Colette, le roman fait vivre une galerie de personnages dont la complexité enrichit considérablement la narration. Agnès incarne cette femme moderne en reconstruction, professionnellement accomplie mais personnellement fragilisée par son divorce. Sa panne d’inspiration créative trouve un écho dans sa quête identitaire : en reconstituant la vie de sa tante, elle reconstitue également sa propre histoire. Louis, l’ami fidèle de Colette, représente ces figures masculines bienveillantes qui traversent l’œuvre de Perrin, capables d’une loyauté sans faille et d’une présence apaisante.
Nous rencontrons aussi Lyès, personnage d’une beauté absolue marqué par les agressions subies dans son enfance, ou encore les amis d’enfance retrouvés qui apportent chacun leur témoignage sur Colette. Chaque protagoniste participe à la résolution du mystère tout en incarnant une facette de l’humanité avec ses forces et ses fragilités. Valérie Perrin excelle dans cet art de créer des personnages imparfaits, définis autant par leurs manques et leurs addictions que par leurs qualités. Cette approche réaliste et empathique permet au lecteur de s’identifier et de reconnaître dans ces vies romanesques des échos de sa propre existence. La multiplicité des personnages constitue toutefois un défi : certains lecteurs peuvent se sentir perdus dans cette constellation de destins entrecroisés.
Gueugnon : un ancrage territorial authentique
Gueugnon n’est pas un simple décor dans ce roman, mais un personnage à part entière. Cette petite ville de Saône-et-Loire, célèbre pour ses forges et son club de football, constitue la terre natale de Valérie Perrin qui y a grandi dans une famille de footballeurs professionnels. Son père, Yvan Perrin, fut ailier droit au FC Gueugnon entre 1968 et 1975, ancrant profondément la famille dans l’histoire locale. L’autrice connaît chaque rue, chaque lieu emblématique : le quartier bas, la rue Pasteur où elle situe la cordonnerie de Colette à l’emplacement de son ancienne école, le château du Breuil, l’église où résonne l’orgue.
Cette connaissance intime transparaît dans chaque description et confère au roman une authenticité palpable. Le stade Jean-Laville devient le théâtre d’une vie communautaire où, même sans passion pour le football, on se retrouve pour partager un moment de convivialité. Valérie Perrin puise dans ses racines pour créer une atmosphère nostalgique qui résonne universellement : chaque lecteur reconnaît dans cette Bourgogne fictionnelle un peu de sa propre ville, de ses propres souvenirs. Nous saluons cette capacité à transformer l’expérience personnelle en matière littéraire universelle. L’autrice a récemment acheté une maison à quelques kilomètres de Gueugnon, confirmant ce lien indéfectible avec ses origines et cette source d’inspiration intarissable.
Réception critique et place dans l’œuvre de Valérie Perrin
« Tata » a suscité des réactions contrastées dans le paysage littéraire français. Si de nombreux lecteurs ont salué la capacité de l’autrice à maintenir le suspense sur 634 pages et à créer des personnages profondément humains, d’autres ont pointé certaines faiblesses structurelles. Le roman souffre selon certains d’une surabondance de coïncidences qui peut mettre à mal la crédibilité de l’intrigue. La multiplication des thématiques abordées, si elle témoigne d’une ambition louable, donne parfois une impression de survol où chaque sujet aurait mérité un traitement plus approfondi.
| Points forts | Réserves exprimées |
|---|---|
| Construction narrative complexe et maîtrisée | Trop de personnages secondaires |
| Personnages attachants et profondément humains | Multiplication de thématiques parfois superficielles |
| Suspense maintenu jusqu’à la dernière page | Accumulation de coïncidences invraisemblables |
| Écriture fluide et accessible | Manque de profondeur analytique sur certains sujets |
| Ancrage territorial authentique | Roman moins marquant que les précédents |
Dans la bibliographie de Valérie Perrin, « Tata » occupe une place particulière comme son ouvrage le plus personnel, mais il ne fait pas l’unanimité auprès des admirateurs de ses précédents succès. « Changer l’eau des fleurs » demeure pour beaucoup son chef-d’œuvre, salué pour son traitement délicat de la mort et sa dimension profondément résiliente. « Les Oubliés du Dimanche » et « Trois » ont confirmé son talent pour les sagas familiales chargées d’émotion. « Tata » s’inscrit dans cette lignée tout en explorant de nouveaux territoires narratifs, avec un résultat que nous jugeons inégal mais néanmoins captivant. L’œuvre a intégré la sélection du Prix Audiolib 2025, témoignant de sa réception globalement positive malgré les réserves exprimées.
« Tata » vous offre une expérience de lecture immersive, un voyage dans les méandres des secrets familiaux qui vous tiendra en haleine même si certaines imperfections narratives peuvent frustrer les lecteurs les plus exigeants. Valérie Perrin confirme son talent pour raconter des histoires profondément humaines, imparfaites comme la vie elle-même, portées par une empathie rare pour ses personnages. Ce roman sur l’identité et les silences qui nous façonnent mérite votre attention, ne serait-ce que pour découvrir comment une vie ordinaire peut receler tant de mystères et de grandeur insoupçonnée.






