Vous tenez un roman de Pierre Lemaitre entre les mains, ou vous hésitez devant plusieurs titres en librairie, et vous ne savez pas par où commencer. C’est une situation plus courante qu’on ne le croit, parce que cet auteur a construit plusieurs univers bien distincts, et qu’ils portent tous la même signature reconnaissable. Lire dans le mauvais ordre ne gâche pas tout, mais ça change vraiment l’expérience. Alors autant bien choisir dès le départ.
Pierre Lemaitre : un auteur, deux univers à ne pas confondre
Pierre Lemaitre est né en 1951 à Paris. Il entre en littérature sur le tard, par le roman noir, avant de basculer vers la grande fresque historique avec Au revoir là-haut, qui lui vaut le Prix Goncourt 2013. Ce que Stephen King lui-même qualifie d’œuvre d’un « excellent auteur à suspense » dit beaucoup sur la trajectoire singulière de cet écrivain, capable de passer des tranchées du polar aux grandes plaines du roman picaresque.
Ce qu’on lui reproche parfois, c’est d’être trop populaire pour être vraiment pris au sérieux dans les cercles littéraires. On aurait tort. Lemaitre construit des architectures narratives d’une précision remarquable, portées par des personnages à la fois brisés et obstinément vivants. Ses deux grandes obsessions : la France abîmée par ses propres contradictions, et les destins qui s’effondrent par la faute des autres. Deux univers coexistent dans son œuvre, souvent confondus par les nouveaux lecteurs : la trilogie policière Verhoeven et la trilogie historique Les Enfants du désastre, à laquelle se rattache désormais la saga des Années glorieuses.
La trilogie « Les Enfants du désastre » : le cœur historique de son œuvre
C’est la série qui a tout changé pour Lemaitre. Trois romans, trois époques, une même famille comme fil conducteur. Voici les volumes dans leur ordre de parution, celui qu’il faut absolument respecter :
| Roman | Année de parution | Période historique |
|---|---|---|
| Au revoir là-haut | 2013 | Après-guerre de 14-18 (1919-1920) |
| Couleurs de l’incendie | 2018 | Les années 1927-1930, crise économique et montée des extrémismes |
| Miroir de nos peines | 2020 | La débâcle de 1940, la drôle de guerre et l’exode |
Au revoir là-haut suit deux survivants des tranchées, Albert et Édouard, qui refusent de se soumettre à l’ingratitude d’un État qui glorifie ses morts et abandonne ses vivants. C’est un roman picaresque, presque baroque dans sa construction, avec une arnaque monumentale au cœur de l’intrigue. Le point d’entrée idéal, sans hésitation.
Couleurs de l’incendie plonge dans les années 1927, autour de Madeleine Péricourt, héritière d’un empire financier que son entourage va tenter de lui arracher. On retrouve des personnages croisés dans le premier volume, ce qui rend leur présence ici infiniment plus chargée de sens. Miroir de nos peines ferme la boucle sur l’été 1940, dans le chaos de la défaite française, avec un récit choral d’une rare puissance émotionnelle.
La trilogie Verhoeven : quand Lemaitre jouait dans les tranchées du polar
Avant le Goncourt, avant les fresques historiques, Lemaitre était un auteur de thrillers. Et pas des thrillers ordinaires. La trilogie Verhoeven repose sur un personnage inoubliable : le commandant Camille Verhoeven, chef de la brigade criminelle, qui mesure 1,45 mètre et voit le monde en contreplongée. Une métaphore de sa position dans un système qui le sous-estime en permanence.
Travail soigné (2006) ouvre la série sur une scène de crime d’une violence froide et déroutante, dans une friche industrielle de Courbevoie. Alex (2011) constitue probablement le sommet de la trilogie : une femme enlevée, une enquête à contretemps, et une mécanique narrative qui se retourne sur elle-même avec une brutalité rare. Sacrifices (2012) referme le cycle sur la vie personnelle de Verhoeven, directement menacée. Le contraste avec la trilogie historique est saisissant : ici, pas de fresque, pas de recul. La tension est immédiate, viscérale, sans respiration. Beaucoup de lecteurs ont découvert Lemaitre par ce biais, avant même le Goncourt, et ils ne s’en sont jamais vraiment remis.
Dans quel ordre lire les deux trilogies si on débute ?
Il n’y a pas de mauvaise réponse, mais il y a une réponse honnête. Les deux séries sont indépendantes l’une de l’autre sur le plan narratif. Ce qui change, c’est le type d’expérience que vous cherchez. Voici les deux portes d’entrée possibles dans l’univers Lemaitre :
- Vous aimez les thrillers haletants, les intrigues serrées et les personnages tordus : commencez par Travail soigné, puis enchaînez avec Alex et Sacrifices dans l’ordre. La trilogie Verhoeven est courte, dense, et elle donne une idée précise du talent de construction de l’auteur.
- Vous préférez les romans ambitieux, les grandes sagas et l’histoire de France : allez directement à Au revoir là-haut. Vous entrez dans une autre dimension de l’écriture de Lemaitre, plus ample, plus littéraire, avec une architecture narrative qui se déploie sur trois volumes.
Une règle reste absolue : ne brisez jamais l’ordre interne d’une même série. Lire Couleurs de l’incendie avant Au revoir là-haut, ou Alex avant Travail soigné, c’est priver certaines scènes de leur charge émotionnelle réelle. Ces romans sont construits pour être lus dans l’ordre, et Lemaitre ne laisse rien au hasard.
Et après les trilogies ? La saga « Les Années glorieuses »
Ce que la plupart des articles ne mentionnent pas, c’est que Lemaitre n’a pas fermé son œuvre avec Miroir de nos peines. Il a poursuivi son portrait du XXe siècle français avec une nouvelle saga, Les Années glorieuses, qui suit cette fois la famille Pelletier à travers les Trente Glorieuses. Quatre volumes sont parus à ce jour : Le Grand Monde (2022), Le Silence et la Colère (2023), Un avenir radieux (2025), et Les Belles Promesses (janvier 2026), qui clôture la tétralogie en ramenant le lecteur dans une France de 1963 en pleine mutation.
Les lecteurs des Enfants du désastre reconnaîtront immédiatement l’ambition et la méthode : des familles traversées par l’Histoire, des destins individuels qui portent le poids des grandes transformations collectives. Si vous avez aimé suivre les Péricourt de l’après-14-18 jusqu’à la débâcle, vous retrouverez chez les Pelletier cette même façon de faire résonner le privé et le politique. C’est une invitation à continuer, pas une répétition.
Ce que l’ordre de lecture change vraiment à votre expérience
Il y a une scène dans Couleurs de l’incendie où un personnage secondaire réapparaît furtivement, presque en arrière-plan. Si vous avez lu Au revoir là-haut, cette présence vous traverse d’une émotion inattendue. Si vous ne l’avez pas lu, c’est un nom parmi d’autres. Voilà ce que l’ordre fait concrètement : il transforme des détails en résonances, des apparitions en retrouvailles.
La famille Péricourt est le fil émotionnel de toute la trilogie historique. Marcel, Madeleine, Paul… Ces personnages changent de statut selon ce que vous savez d’eux. Lemaitre construit ses séries comme des partitions : chaque volume peut se lire seul, techniquement, mais c’est l’ensemble qui crée la puissance. Lire dans l’ordre, c’est entendre la musique en entier plutôt qu’un seul mouvement.
Au fond, Lemaitre raconte toujours la même chose : une France qui sacrifie ses enfants, puis fait semblant de ne pas s’en souvenir. Et plus on le lit, plus cette phrase résonne.





