Résumé
L’objectif de cet article est d’interroger les conditions nécessaires pour pouvoir annoncer la fin du livre. Plutôt que de se concentrer sur la montée des livres numériques ou de l’hypertexte, nous allons d’abord explorer comment Derrida a philosophé l’idée du livre et élaboré sa conception de l’écriture. Ceci nous permettra de comprendre dans quelle mesure le livre représente une exigence. Ensuite, pour saisir plus concrètement ce qu’un texte devient lorsque l’idée du livre est remise en question, nous nous penchons sur La Reprise de Robbe-Grillet, un roman qui, en tentant d’échapper à la récollection du sens, nous pousse à réévaluer l’expérience de la lecture. Certes, c’est le lecteur qui, attaché au sens, engage fatalement l’idée du livre dans sa relation à l’écrit.
Texte intégral
Quelles doivent être les conditions pour que l’on puisse proclamer la fin du livre ? Tout d’abord, cette question implique-t-elle uniquement la disparition du « livre-papier » ? Dans l’interview intitulée « Le papier ou moi, vous savez… », Derrida fait remarquer que le papier marque « une époque de l’histoire technique et une époque de l’histoire humaine ». Devons-nous admettre que cette période est désormais révolue ? La problématique est de s’interroger si l’on peut envisager le livre sans considérer, en même temps, le papier. L’idée du livre à notre époque implique quelque chose qui n’est pas nécessairement retenu comme un texte imprimé sur une page de papier. Pourtant, lorsque nous évoquons un « livre numérique », faisons-nous allusion à quelque chose d’impossible, ou découvrons-nous que, par essence, le livre n’est pas seulement l’objet-livre que l’on connaît ? Si les livres numériques sont équivalents aux livres-papier, que partagent-ils en termes de forme ? En nous interrogeant sur ce qu’est le livre, et sur l’idée même du livre, nous pourrions mieux comprendre ce que pourrait signifier la fin du livre.
Dans cet article, nous débutons par une réévaluation de l’idée du livre selon l’analyse de Derrida, avant de nous tourner vers La Reprise de Robbe-Grillet (publiée en 2001) pour examiner comment les notes, en tant qu’enjeu, incarnent une tension entre l’idée du livre et l’écriture. À l’issue de cette réflexion, nous pourrons relancer la question centrale : qu’est-ce qui définit la forme du livre ?
1. Le livre et son idée
1.1. L’idée du livre et le discours
À travers les premiers écrits de Derrida, le thème de la fin du livre se discute au sein d’un problème qui rattache l’idée du livre à la construction de la notion d’écriture. Interroger « la fin du livre et l’avènement de l’écriture » ne signifie pas nécessairement annoncer la disparition d’un support textuel particulier. Ce n’est pas simplement penser au transfert d’un régime discursif à un autre, mais plutôt rendre pensable ce qui a été obscurci par le livre tout en tenant compte de l’écriture. Il s’agit là d’une tension omniprésente entre l’idée du livre et la fonction de l’écriture, observable dans l’ensemble des textes que nous rencontrons.
1.2. Commencement ou exhibition de l’écriture
Écrit-on ou lit-on exclusivement selon l’idée du livre ? Dans De la grammatologie, Derrida soutient que « l’idée du livre, qui renvoie toujours à une totalité naturelle, est profondément étrangère au sens de l’écriture ». Il s’ensuit qu’il devient crucial d’opposer l’idée du livre au travail de l’écriture, un processus qui non seulement s’oppose à cette idée mais qui active également une dimension nouvelle. Le travail de l’écriture est un mouvement essentiel où le sens se cherche sans être préalablement défini ou disponible
2. Usage littéraire de la note de bas de page : La Reprise
En quoi consiste la note de bas de page dans un cadre académique ? Stricto sensu, il s’agit d’une fonction régulée qui engendre des relations d’autorité, plaçant le texte principal au-dessus des notes qui y sont associées. L’auteur, à travers ses notes, affiche sa légitimité et son autorité sur les références de son raisonnement. En étudiant ces notes, nous constatons leur rôle comme dimension ambivalente de la tension entre l’idée du livre et le travail de l’écriture.
2.1. Un corps coupé en deux, où la cicatrice se voit
En apparence, La Reprise de Robbe-Grillet présente un récit d’espionnage. Cependant, dès la page 29, une première note remet en question la confiance antérieure que le lecteur avait dans le texte. Par cette note, le narrateur devient une figure non fiable, ce qui modifie radicalement la lecture. On se retrouve face à un texte retouché, qui révèle ainsi une lutte de pouvoir entre narrateurs. Cette lutte se manifeste directement dans la manière dont les notes s’intègrent au texte – une interposition qui modifie le corps même du récit.
2.2. Suture, dédoublement, ou duplicité ?
Grâce aux interventions des notes, le lecteur navigue entre les voix des narrateurs, ce qui le plonge dans une incertitude grandissante. L’ensemble de l’œuvre devient une exploration de la nature même du discours, une culture du doute où le lecteur est forcé à une forme de lecture réflexive. Les notes mettent en lumière que le sens du texte n’est jamais fixe, mais fluctuant et partagé.
3. Conclusion
3.1. Jouer avec l’idée du livre
En exhibant l’écriture, La Reprise de Robbe-Grillet défie l’idée conventionnelle du livre, tout en explorant les frontières de ce qui doit être compris comme sens. Les notes dans le texte signalent la présence d’un sens circulant en dehors des normes établies. Le lecteur doit laisser derrière lui l’illusion de la linéarité pour faire face à une multiplicité de significations.
3.2. Peut-on penser la fin du livre ?
Il est pertinent de considérer que même des œuvres fragmentaires, lorsqu’elles sont rassemblées, ne peuvent plus être perçues comme des ensembles disjoints. Aborder la fin de l’idée du livre nécessite également de réfléchir à ce que serait un texte exempt des contraintes de l’idée du livre. Cela nous pousse à envisager la coexistence d’autres formats d’écriture et de lecture, que ce soit dans l’hypertexte ou d’autres expérimentations littéraires.
En fin de compte, cette réflexion sur la tension entre le livre et l’écriture ouvre le dialogue quant à la pérennité de l’idée du livre dans une ère où les modalités d’écritures et de lectures continuent d’évoluer et se diversifient.





