Introduction
Il est courant de penser que le visuel est l’apanage des arts graphiques comme la peinture, le cinéma ou la photographie, laissant la radio de côté. Pourtant, le potentiel sonore d’une image peut également se révéler à travers la parole, les sons et les silences, simplement en changeant de medium. À travers divers exemples tirés de l’héritage radiophonique et de ses propres créations, Simone Douek, auteure pour France Culture, démontre l’importance de la mise en scène pour appréhender ce qui est inaudible. Les thèmes de l’art et du paysage sont particulièrement présents, explorant comment nous pouvons écouter des images et les transformer en objets sonores.
Des défis d’écoute
Dans certaines situations radiophoniques, on se trouve confronté à des paradoxes. Comment rendre audible un tableau accroché au mur, un sourire mystérieux, des montagnes se dessinant à l’horizon, ou encore un panneau signalant l’entrée d’une ville ? Cette contradiction pose la question de l’intégration d’images tangibles dans un espace sonore et immatériel.
Il est néanmoins possible d’envisager cette contradiction sous un autre angle : être à l’écoute du silence, déployer les idées, imaginer les sonorités. L’objectif est de faire émerger une esthétique qui naît d’une image fixe, révélant ainsi la beauté d’un art sonore.
Des premiers instants de la vision
Ma passion pour les environnements sonores m’a poussée à réaliser de nombreux documentaires à partir d’impression visuelle initiale, guidée par l’attraction que suscitent certaines œuvres d’art ou des paysages. Souvent, dans le premier regard, une forme de surdité éphémère s’installe, tant notre attention est accaparée par l’objet que nous observons.
Cependant, cette perception visuelle peut générer une œuvre sonore, ouvrant un espace radiophonique où l’image prend la parole, illustrant le fait que le son constitue une part essentielle de notre expérience de monde.
L’écho de la peinture
Un exemple marquant provient des surréalistes, comme l’explique Pierre Descargues dans des entretiens pour À voix nue : ils vouaient un véritable culte à l’œuvre de Paolo Uccello, La bataille de San Romano, qu’ils faisaient vibrer de sons imaginaires — le cliquetis des armes, le cri des soldats, le hennissement des chevaux. Ce tableau devenait ainsi une véritable symphonie visuelle, enflant les sons au-delà des simples pigments sur la toile.
Cette petite fulgurance textuelle nous poussait à envisager le bruit et le mouvement qui se cachent derrière chaque œuvre, rappelant que chaque sujet artistique, même figé, porte la possibilité d’émerger dans un chant sonore.
De l’observation à l’interprétation
Face à une œuvre comme celle d’Uccello, il s’agit de laisser jaillir les mots et les sensations. Enregistrant la réaction d’un historien de l’art devant un tableau, on peut écouter la peinture se déployer à travers sa parole, chaque mot devenant une lance, une représentation de l’énergie et du mouvement qui habitent l’œuvre. Mais il s’agit avant tout de styliser cette interprétation pour éviter de perdre son auditoire dans des minuties descriptives.
Diderot, sans se préoccuper des contraintes radiophoniques, avertit que trop de détails éloignent de l’objet principal, le rendant éventuellement illisible. Ici, à la radio, le défi réside dans la stylisation, révélant le cœur même de l’art à travers une fugue sonore.
Une écoute attentive
Lors de mes enregistrements, j’ai souvent constaté que le contact avec l’objet réel, même à distance, enrichit la narration. Les mots employés pour évoquer une peinture résonnent au-delà des simples descriptions, ouvrant une nouvelle dimension qui transcende l’œuvre.
Qu’il s’agisse de Philippe Dagen examinant Bacon ou d’Élisabeth Badinter plongeant dans les lettres d’Émilie du Châtelet, chaque interaction avec l’art est une transaction sensible, une exploration des archives muettes qui retrouvèrent leur voix.
L’absence d’œuvre
Dans certaines créations, j’ai exploré des œuvres de la Renaissance italienne sans les voir, uniquement à travers des reproductions. Parfois, ce manque peut devenir un atout en créant un lien de curiosité, nous incitant à imaginer ces chefs-d’œuvre que nous n’avons pas encore vus, mais que nous avons hâte de découvrir. En l’absence de l’œuvre, les perceptions auditives peuvent suppléer ce manque.
Loin d’être une lacune, cette situation rappelle l’histoire d’Éliézer qui, malgré la quête d’un trésor, découvre finalement qu’il n’est pas nécessité d’être témoin direct pour capturer la beauté et la dynamique de l’art.
Échapper à l’épure
Si des voyages imaginaires et des récits enchanteurs sont parfois nécessaires, ils permettent d’atteindre l’art d’une manière inattendue. Les artistes contemporains, comme Gérard Garouste, se nourrissent des gestes de ceux qui les ont précédés, construisant ainsi un dialogue intemporel au sein même de leur création. Cet entrelacement artistique offre des résonances qui se traduisent aussi sur le plan sonore.
Un regard sur le paysage sonore
La contemplation des paysages n’est pas uniquement visuelle ; les sons qui l’habitent y participent tout autant. J’ai récemment été touchée par un enregistrement, d’un bateau bercé par des vagues, où le son du vent et le mouvement des mâts créaient une atmosphère envoûtante. Ce paysage sonore devient aussi essentiel que l’image qu’il évoque, et ainsi, chaque paysage peut éveiller une forme de poésie propre.
Conclusion
En somme, le paysage, qu’il soit réel ou imaginé, se construit à travers l’interaction de ses éléments sonores. À la radio, où une œuvre ne peut pas être vue, elle peut tout de même être entendue, révélant ainsi une nouvelle dimension de création. La radio devient le creuset d’un paysage invisible, une manifestation des voix et des sons qui habitent notre quotidien, invitant chacun à voir au-delà des apparences pour écouter l’art sous toutes ses formes.






