Une série d’entretiens captivants
Enregistrés durant l’été 1976, précisément en août, dans la propriété méridionale de Jean Tortel à Avignon, les échanges entre celui-ci et Joseph Guglielmi, épaulé par Liliane Giraudon, se sont transformés en une série d’émissions. Après un processus de montage, ces discussions ont donné naissance à dix épisodes de 25 minutes, diffusés chaque nuit sur France Culture entre le 25 octobre et le 5 novembre de la même année.
Une exploration poétique
Afin de « revenir sur pas mal de choses autour de la poésie », ces entretiens alternent entre conversations vivantes et lectures, comme l’a souligné Guglielmi, le producteur de ces émissions. L’analyse de la série met en lumière son aspect décousu, reflété par la formule tortelienne désignant ces enregistrements comme un « assez satisfaisant brouillon de ce qui aurait pu être dit ». En outre, elle révèle les choix sous-jacents qui font de cette série un véritable art poétique, voire un manifeste oblique.
Les débuts d’un projet
L’histoire de ces entretiens commence avec une lettre reçue par Jean Tortel en juin 1976, où il note l’intention de Joseph Guglielmi d’organiser cinq discussions pendant le festival de Saint-Rémy. Cette correspondance crée un réseau littéraire regroupant plusieurs figures de la poésie contemporaine et souligne un projet commun : engager des réflexions autour de la poésie de Tortel sans nécessiter une préparation laborieuse.
Un plan de discussion
Une autre lettre, datée du 20 juillet, esquisse un schéma de cinq points que Tortel est libre de modifier, englobant ses débuts littéraires, son involvement dans Les Cahiers du Sud, son rôle d’essayiste, et l’actualité de son œuvre. Ce cadre, bien que chronologique, permet une approche thématique permettant d’explorer la richesse de sa production critique.
Enregistrements chaleureux
Les enregistrements, qualifiés par Tortel d’« mi-improvisés, mi-calculés », se déroulent dans le cadre apaisant de son jardin à Avignon, où se réunissent fréquemment ses amis. Ce dialogue joyeux se décompose en deux séances : l’une en août et l’autre se concentrant sur des textes il aborde des figures littéraires comme Scève. Après montage, la série finale comptera dix émissions au lieu des cinq initialement prévues, diffusées chaque soir.
Une complicité créative
Joseph Guglielmi, tout en étant le producteur, s’est aussi établi comme un interlocuteur aguerri pour Tortel, consolidant ainsi une amitié de longue date. Outre lui, Liliane Giraudon joue un rôle actif dans ces échanges, apportant des questionnements et des commentaires enrichissants, même si elle n’est pas encore l’écrivaine reconnue qu’elle deviendra par la suite.
Une présence poétique
À 72 ans, Jean Tortel, avec plusieurs recueils à son actif, oscille entre la reconnaissance et l’oubli. Malgré quelques publications aux Éditions Gallimard, son engagement reste largement méconnu, et ses derniers manuscrits, envoyés à son éditeur, n’ont pas trouvé preneur. Dans ce contexte, ses discussions offrent une plateforme nécessaire pour démontrer la richesse de ses idées et sa vision de la poésie.
Une parole libérée
Ce qui se révèle dans ces entretiens c’est la forte hésitation de Tortel à aborder des questions personnelles, préférant concentrer les échanges sur des thématiques littéraires. Les récits de son enfance, ses expériences ou ses influences ne sont que brièvement évoquées, laissant place à une exploration plus profonde des concepts poétiques et éthiques qui lui tiennent à cœur. Ainsi, l’accent est mis sur la poésie elle-même, mettant de côté ses romans passés.
Une approche thématique
Les émissions s’attachent principalement à la poésie, et les échanges, librement organisés, ne suivent pas toujours un ordre chronologique rigide. En effet, la série explore de manière quasiment thématique les œuvres et les réflexions de Tortel, de ses débuts jusqu’à l’expression poétique actuelle. Chaque entretien tisse une toile d’analyses approfondies, où les ruptures dans l’historique de sa création résonnent avec des réflexions contemporaines.
Une poétique de la parole
Ainsi, malgré cette approche décousue, l’ensemble de la série est perçu comme une exploration créative, témoignant d’une époque où la poésie s’affranchit des cloisonnements traditionnels et se redéfinit. En ce sens, Tortel et ses interlocuteurs cherchent à questionner les valeurs établies, à démythifier l’art poétique, tout en offrant un espace pour des dialogues stimulants et une réflexion profonde sur le creative process.
Conclusions
Jean Tortel lui-même perçoit ces échanges comme une ébauche de ce qui aurait pu être dit, un brouillon somme toute « assez satisfaisant ». Ainsi, ces récits, bien qu’imparfaits, dessinent une vision personnelle et poétique de son œuvre, fruits d’une réflexion collective et d’une camaraderie littéraire.
Catherine Soulier, Maître de conférences à l’université Paul Valéry-Montpellier, cherche à réexaminer la poésie des XXe et XXIe siècles à travers ses interactions avec des écrivains et ses réflexions critiques.





