Entre 1960 et 1985, la radio française connaît une révolution dans sa manière de donner la parole aux écrivains. Cette période marque l’avènement d’un genre radiophonique à part entière, où les voix littéraires investissent les ondes avec une liberté nouvelle. La création de France Culture fin 1963 constitue le tournant majeur de cette époque, transformant la radio en véritable scène pour la littérature vivante. Les entretiens-feuilletons, inventés par Jean Amrouche dès 1949, explosent durant ces années et se diversifient, tandis que les magazines littéraires se multiplient sur les différentes chaînes. Cette effervescence radiophonique redéfinit profondément les rapports entre les écrivains et leur public, créant une intimité inédite grâce au médium sonore qui révèle la personnalité des auteurs au-delà de leurs œuvres écrites.
L’émergence d’un genre radiophonique inédit
Le genre de l’entretien radiophonique trouve ses racines dans les années 1930 avec les Radio-Dialogues de Frédéric Lefèvre sur Radio-Paris, dérivés de sa célèbre série Une heure avec… publiée dans Les Nouvelles littéraires. Toutefois, c’est véritablement Jean Amrouche qui invente en 1949 le format de l’entretien-feuilleton en enregistrant une série de conversations avec André Gide, divisées en trente-trois émissions d’un quart d’heure chacune et diffusées sur le Programme national à partir du 10 octobre 1949. Cette innovation permet aux écrivains de se dévoiler progressivement, créant un rendez-vous régulier avec les auditeurs.
Au début des années 1950, ce format connaît un succès retentissant avec les entretiens mythiques entre Paul Léautaud et Robert Mallet, diffusés du 4 décembre 1950 au 19 mars 1951. Le naturel provocateur de Léautaud, son rire légendaire et ses jugements à l’emporte-pièce captivent un public qui découvre qu’un écrivain peut parler sans artifice. La presse rapporte que les rues se vident aux heures de diffusion, tant l’événement devient populaire. Jean Amrouche poursuit cette tradition avec Paul Claudel entre 1951 et 1952, enregistrant quarante et un entretiens qui constituent un document radiophonique précieux.
France Culture et la naissance d’une « radio du livre » (1963)
La création de France Culture fin 1963 représente un tournant décisif dans l’histoire de la radio littéraire française. Succédant au Programme national puis à France III-National, cette nouvelle chaîne se définit dès l’origine comme une station entièrement dédiée à la culture, au savoir et à la littérature. Lors de la réorganisation du réseau de radiodiffusion de la RTF en octobre 1963, les productions de prestige de France II et les émissions culturelles de France III-National fusionnent pour créer ce qui prend officiellement le nom de France Culture le 8 décembre 1963.
Cette chaîne structure une programmation centrée sur l’entretien d’écrivain et professionnalise considérablement le genre. France Culture devient rapidement la référence en matière d’émissions littéraires, développant une identité forte autour de la parole intellectuelle et créative. Dans les années 1970, la station s’impose comme la plus importante revue littéraire du pays, proposant quotidiennement des rendez-vous avec les auteurs et multipliant les formats d’entretiens. Cette institutionnalisation permet aux écrivains de disposer d’un espace radiophonique pérenne, où ils peuvent s’exprimer longuement sans contrainte commerciale.
Les formats d’entretiens : feuilleton et magazine
Durant la période 1960-1985, deux grandes formes d’entretiens coexistent sur les ondes françaises, chacune répondant à des objectifs différents. L’entretien-feuilleton privilégie la profondeur et la durée, permettant une exploration complète de la vie et de l’œuvre d’un écrivain à travers une série de quatre à douze émissions consacrées à une seule personnalité. Ce format connaît son apogée durant les années 1950 avant d’entrer dans une phase plus routinière durant les décennies suivantes, tout en continuant à produire des moments radiophoniques mémorables.
Parallèlement, les magazines littéraires se multiplient, offrant des plateformes où les écrivains interviennent ponctuellement pour discuter de leurs publications récentes ou de l’actualité culturelle. Ces émissions sérielles font revenir régulièrement les animateurs et producteurs, créant une continuité dans le traitement de la littérature. Les principales émissions de cette époque incluent notamment :
- La Matinée littéraire de Roger Vrigny sur France Culture à partir de 1966, diffusée le jeudi matin, qui incarne un esprit très NRF et fait de Vrigny le « Monsieur Livres » de la station pendant trois décennies
- Le Pop Club de José Artur sur France Inter, créé en 1965, émission tardive de variétés culturelles où écrivains, musiciens et comédiens se côtoient dans une ambiance décontractée au Bar Noir de la Maison de la Radio
- Un livre, des voix, diffusée tous les soirs à partir de 1968 sur France Culture, proposant des entretiens quotidiens autour des parutions littéraires
- Lettres ouvertes, qui succède à La Matinée littéraire et poursuit le travail d’animation de Roger Vrigny jusqu’aux années 1990
Radioscopie de Jacques Chancel : le phénomène France Inter
Lancée le 6 octobre 1968 sur France Inter, Radioscopie devient rapidement l’émission culturelle la plus populaire de la radio française. Jacques Chancel y interroge quotidiennement un invité durant une heure en direct, de 17 heures à 18 heures, créant un rendez-vous qui s’impose dans le paysage radiophonique jusqu’en 1982, avant une reprise de 1988 à 1990. Au total, 2 878 émissions sont diffusées, accueillant 3 600 invités parmi lesquels figurent les plus grands écrivains de l’époque.
La liste des écrivains reçus impressionne par sa diversité et son prestige : Marguerite Duras, Georges Perec, Roland Barthes, Marguerite Yourcenar, Patrick Modiano, Romain Gary, Henry de Montherlant, Claude Lévi-Strauss, Jorge Semprun, Jean d’Ormesson ou encore Frédéric Dard. La méthode de Chancel se distingue par une préparation minutieuse, consacrant six heures en moyenne à s’informer sur chaque invité, tout en refusant de le rencontrer avant l’émission pour préserver la spontanéité de la découverte. Cette qualité d’écoute et cette capacité à mettre en confiance les personnalités transforment Radioscopie en un véritable phénomène de société, bien au-delà du cercle des émissions purement littéraires de France Culture.
Les grandes figures et leurs entretiens emblématiques
La période 1960-1985 se caractérise par une remarquable diversité des voix littéraires qui investissent les studios radiophoniques. Alain Robbe-Grillet s’entretient longuement avec Jean Thibaudeau dans un échange qui constitue une véritable autobiographie intellectuelle du chef de file du nouveau roman, retraçant son parcours jusqu’en 1975 et évoquant ses œuvres littéraires, ses films et son intérêt pour la peinture. Aimé Césaire dialogue avec Édouard Maunick dans une série d’entretiens qui cartographient son œuvre poétique et politique, créant un archipel textuel où se révèle la pensée du poète martiniquais.
Jean Tortel enregistre en 1976 des entretiens mémorables sur France Culture, qualifiés d’« assez satisfaisant brouillon » par l’écrivain lui-même, témoignant de la réflexion poétique exigeante de cet auteur discret. Georges Perros converse avec Jean Daive dans des émissions qui révèlent la sensibilité particulière de ce poète breton attaché à la matérialité du langage. Annie Ernaux participe à plusieurs entretiens entre 1974 et 1984 sur France Inter et France Culture, permettant de suivre l’évolution de son œuvre et de sa réflexion sur l’écriture autobiographique. Roland Barthes accorde de nombreux entretiens radiophoniques entre 1976 et 1979, notamment autour de Proust avec Jacques Montalbetti en 1978 et sur la musique avec Claude Maupomé en 1979, négociant ainsi un rapport changeant avec son public radiophonique.
| Format | Durée | Fréquence | Type d’animateur | Chaîne principale |
|---|---|---|---|---|
| Entretien-feuilleton classique | 4 à 12 émissions de 15-20 min | Hebdomadaire ou bi-hebdomadaire | Producteur spécialisé | France Culture |
| Entretien-feuilleton court | 5 émissions de 30 min | Quotidienne sur une semaine | Producteur littéraire | France Culture |
| Magazine littéraire matinal | 1h30 à 2h | Hebdomadaire | Journaliste culturel | France Culture |
| Entretien quotidien grand public | 1h | Quotidienne en direct | Animateur vedette | France Inter |
| Émission nocturne | 30 min à 1h | Quotidienne ou hebdomadaire | Producteur poète | France Culture |
L’évolution vers une radio nocturne et patrimoniale (1984-1985)
La réforme de France Culture lancée en octobre 1984 par Jean-Marie Borzeix, nouveau directeur de la station, marque symboliquement la fin de l’âge d’or des entretiens-feuilletons tout en inaugurant une nouvelle ère pour la radio littéraire. Cette réorganisation en profondeur transforme la grille des programmes et stabilise le format de l’entretien-feuilleton autour de À voix nue, émission structurée en cinq épisodes de trente minutes diffusés quotidiennement sur une semaine. Ce format condensé devient la référence des entretiens biographiques à la radio, pérennisant le genre sous une forme plus normalisée.
Cette période voit l’installation progressive d’une radio nocturne plus contemplative, avec la création en 1978 des Nuits magnétiques par Alain Veinstein, suivie d’émissions comme Du jour au lendemain qui accueille chaque soir un écrivain dans un face-à-face intimiste. Les années 1980 consacrent France Culture comme radio de niche et de patrimoine, tandis que les émissions culturelles grand public accordent moins de place aux écrivains. Cette transformation clôt un quart de siècle exceptionnel durant lequel la radio française a offert aux voix littéraires un espace de liberté et d’expression sans équivalent, créant un lien direct et chaleureux entre les écrivains et des millions d’auditeurs passionnés.





