Émission radiophonique diffusée sur France Culture entre janvier 1978 et juillet 1980, Bruits de pages représente un moment charnière dans l’évolution des magazines littéraires à la radio française. Initialement mensuel puis bimensuel, ce programme s’inscrit dans le cadre plus large de Nuits magnétiques, initiative portée par Alain Veinstein visant à transformer l’espace radiophonique nocturne en territoire d’expérimentation.
Conçu avec Gilbert Maurice Duprez pour la première saison et réalisé par Bruno Sourcis, le magazine rassemble divers collaborateurs dont Pascal Dupont, Gérard Macé et Mathieu Bénézet. Son sous-titre évocateur – « le magazine des livres qui ne font pas de bruit » – annonce clairement son ambition : valoriser une production éditoriale ignorée des circuits médiatiques dominants.
Une radio qui cultive la dissonance
L’émission se distingue par plusieurs choix esthétiques radicaux. Contrairement aux standards radiophoniques de l’époque, elle refuse d’éliminer les imperfections sonores habituellement jugées parasites. Les sons du corps (toux, raclement), les ambiances extérieures lors d’interviews en plein air, ou encore les manifestations d’inconfort des interviewés deviennent des éléments constitutifs du programme.
Cette philosophie transparaît dès le générique, ponctué de bruissements de pages feuilletées. Veinstein justifiera ultérieurement ce parti pris en évoquant Godard refusant d’interrompre ses tournages au passage d’un avion : les bruits font partie intégrante du réel. Dans Bruits de pages, cette acceptation du hasard sonore devient un manifeste esthétique.
L’émission revendique explicitement son intérêt pour l’inachevé et l’imparfait. Un éditorial de 1978 proclame : « À tous les chefs-d’œuvre du monde, un vrai lecteur ne doit-il pas préférer n’importe quel livre où s’est glissé un peu d’hésitation, de maladresse, de peur. » Cette valorisation des failles s’étend aux auteurs eux-mêmes, dont les trébuchements verbaux sont conservés au montage.
Un entretien avec Lucette Finas illustre cette approche. Quand l’écrivaine s’excuse de ses maladresses orales et propose de couper ses hésitations, Veinstein répond qu’il s’agit précisément du travail de l’émission : « Il arrive souvent qu’on fasse trébucher les auteurs. » Cette stratégie du « faux direct » vise à restituer l’impression d’un échange en train de se faire, dont l’issue reste incertaine.
Contre-pouvoir médiatique
Bruits de pages se positionne délibérément contre les émissions littéraires grand public de son époque. Veinstein attaque frontalement ce qu’il nomme la « mauvaise littérature » promue par les médias, opposant la « littérature en mouvement » aux best-sellers fabriqués à la hâte.
Les émissions rivales servent régulièrement de repoussoirs. La Matinée littéraire de Roger Vrigny, Radioscopie de Jacques Chancel, ou Apostrophes de Bernard Pivot sont implicitement ou explicitement critiquées. Lors d’un entretien au Festival du livre de Nice, Veinstein ironise sur les haut-parleurs annonçant : « Venez à la signature de Monsieur Untel qui est passé avec Jacques Chancel dans Radioscopie. »
Face à Pivot, accusé de ne pas prendre assez de risques, Veinstein se vante de faire « ce qu’on n’a jamais osé faire chez Pivot » : mettre un éditeur au piano avant de l’interroger. Cette référence au Pop Club de José Artur, qui se tenait au Bar noir de la Maison de la Radio, inscrit Bruits de pages dans une lignée d’émissions culturelles iconoclastes.
L’émission s’attaque également aux « nouveaux philosophes », phénomène médiatique consacré par une émission d’Apostrophes en 1977. En recevant Emmanuel Levinas dès son deuxième numéro, Veinstein oppose la profondeur philosophique authentique au vedettariat intellectuel.
Dramaturgie de l’entretien
Malgré ses ambitions novatrices, Bruits de pages maintient souvent un « ton France Culture » conventionnel dans ses interviews. Les voix restent « aimables, accortes, gentilles », suivant la tradition du « ton confidentiel » radiophonique analysé par Jacques Copeau. Même Laure Adler, pourtant issue de l’émission plus dynamique Panorama culturel, adapte son style aux normes de l’entretien intimiste.
La véritable innovation formelle réside dans les « dialogues monologisés », procédé hérité de De la nuit de Duprez. Les questions de l’intervieweur sont supprimées au montage, ne laissant entendre que les réponses de l’auteur, créant l’effet d’un monologue intérieur. Cette technique, utilisée systématiquement la première année, transforme l’interview en performance solitaire de l’écrivain.
Naissance du style Veinstein
Plusieurs caractéristiques des entretiens de Bruits de pages préfigurent le style que Veinstein développera dans Du jour au lendemain (1985-2014). D’abord, l’attention portée à la présence physique de l’interviewé. Avec Chantal Chawaf, il souligne son « filet de voix » insuffisant pour la radio. Face à Sirkku Larrivoire, paralysée par son accent finlandais, il commence par aborder frontalement son trac et ses difficultés linguistiques.
Cette focalisation sur la personne plutôt que sur l’œuvre marque un déplacement progressif. Veinstein dira plus tard que « les plus beaux livres, au fond, ce sont les personnes », et que l’enjeu de l’interview consiste à « faire naître une présence au bout de la parole. »
L’émission cultive aussi l’impertinence. Veinstein n’hésite pas à suggérer à Lucette Finas qu’elle peut « même dire ‘merde' » pendant l’enregistrement. Avec Paul Vermont, il transforme le fait de mâcher un chewing-gum en petite cérémonie radiophonique : « Crachez votre chewing-gum. – Je crache. »
Face à Philippe Muray, interrogé sur son essai préfacé par Sollers mais publié chez un autre éditeur, Veinstein insiste malgré la gêne évidente : « Oui c’est enregistré, oui. Ça vous gêne ? » Cette technique d’insistance tactique devient une signature.
Tactiques de l’intervieweur
Deux stratégies complémentaires émergent dans les entretiens de Veinstein. La première, offensive, consiste à chercher systématiquement la faille, comme un joueur d’échecs explorant les positions possibles. Avec Chantal Chawaf, il multiplie les approches : « Est-ce qu’un livre attend une réponse quelconque ? », « À qui s’adresse ce livre ? », avant de trouver une prise avec la question de la publicité éditoriale.
Face à la résistance de Chawaf, il intensifie la pression : « Tout de même, ça n’passe pas inaperçu… » Les silences ponctuent cette joute verbale. Quand elle refuse de parler du personnage de Stella, il relance : « Tout de même si vous ne parlez pas de Stella, de quoi pouvez-vous parler ? » L’échange devient un bras de fer où l’interviewer teste méthodiquement les limites de son interlocutrice.
La seconde stratégie, empathique, apparaît avec Sirkku Larrivoire. Pour évoquer l’abandon maternel au cœur de son autobiographie, Veinstein adopte un ton intimiste, laisse s’installer de longs silences, accompagne l’émotion sans la brusquer. Il reformule pour l’auditeur ce que l’auteure peine à articuler : « Ce livre c’est un livre autobiographique, vous y racontez votre enfance. » Cette douceur méthodique contraste avec l’agressivité tactique déployée ailleurs.
Conclusion
Bruits de pages incarne une tentative de renouvellement du magazine littéraire radiophonique par le bruit – sonore et conceptuel. En faisant entendre les imperfections, les hésitations, les corps, il rompt avec le lissage habituel de la parole radiophonique. En malmenant parfois ses invités, il perturbe les codes de la conversation civilisée.
Pourtant, le paradoxe de l’émission réside dans cette violence exercée sur les « bons écrivains » qu’elle prétend défendre. Cette contradiction révèle un glissement : la véritable préoccupation n’est plus de promouvoir des livres, mais d’explorer la présence humaine au micro. Les trois saisons de Bruits de pages constituent ainsi le laboratoire où Veinstein forge une dramaturgie de l’entretien qu’il perfectionnera durant trois décennies dans Du jour au lendemain, faisant du silence, de l’insistance et de l’inconfort les instruments d’une quête radiophonique de l’authenticité.





