Exotisme et pittoresque en littérature et en anthropologie

Présentation

Arnauld Chandivert et Maxime Del Fiol

L’examen des relations entre littérature et anthropologie a suscité ces dernières années un intérêt manifeste et donné lieu à de multiples publications dans les deux domaines. Dans ce dossier, nous avons choisi de remettre la réflexion sur le métier de manière interdisciplinaire, à travers le prisme de deux notions largement labourées également, l’exotisme et le pittoresque, pour en reprendre concomitamment le questionnement. On se propose d’ailleurs de distinguer ces deux notions, la première problématisant et complexifiant la distance entre soi et l’autre tout en maintenant l’altérité dans une différence en quelque point irréductible, la seconde entraînant une maîtrise de l’étrangeté, propre à en autoriser un spectacle saisissant mais réglé – même si, à partir du XIXe siècle, le colonialisme européen a fini le plus souvent par rapprocher les deux régimes d’altérité jusqu’à les confondre dans une même objectivation prédatrice et un même ethnocentrisme conquérant.

Il s’agit ainsi de relire l’histoire de la discipline anthropologique à l’aune de ces deux notions qui semblent bien avoir été au cœur de sa construction épistémologique et de sa production de connaissances. Dans son jeu de relations entre soi et l’autre, ses allers-retours entre l’étrange et le familier, dans la définition de certains de ces objets disciplinaires (des mœurs, des us et des coutumes), dans la saisie taxinomique des spécificités d’ensembles socioculturels comme dans l’évocation de l’atmosphère singulière qui s’en dégage, l’anthropologie n’est-elle pas en effet la fille de l’exotisme et du pittoresque ? Il s’agit également de reconsidérer sous cet angle double l’histoire des relations de l’anthropologie avec les formes littéraires de représentation du monde dont elle s’est peu à peu dissociée dans la première partie du XXe siècle. Ne partage-elle pas ce tropisme avec d’autres modes narratifs, fictionnels ou non, relevant de la littérature ? Et malgré les nombreuses critiques dont les deux notions ont fait l’objet au XXe siècle en littérature et en critique littéraire comme dans les sciences humaines et sociales, n’y a-t-il pas encore en Occident à l’époque contemporaine, comme une matrice commune à ces différents discours sur le monde, une permanence des dispositifs d’exotisation et de production de représentations pacifiées et marchandisées d’une inquiétante et néanmoins séduisante étrangeté ?

Dans cette perspective, ne doit-on pas interroger du même coup le succès croissant des littératures dites « postcoloniales » ? Bénéficiant d’une importante reconnaissance académique depuis la fin des années 1980, notamment dans le monde anglo-américain, de même que sur le marché éditorial mondial, ces littératures incarnent pourtant à première vue le geste anti-exotique postcolonial comme processus de résistance critique à l’hégémonie culturelle occidentale, renversement du « discours occidental » et contestation de l’exotisme constitutif de sa domination ethnocentriste. Elles emblématisent la revendication inverse d’une authenticité culturelle dé-exoticisée et l’affirmation d’une altérité décolonisée. Mais il semble que de nombreux auteurs ne soient pas complètement dégagés pour autant de l’exotisme, et que les littératures postcoloniales soient à la fois un espace de persistance de formes anciennes d’exotisme et le lieu de production et de circulations de nouvelles formes d’exotisme. N’y a-t-il pas en ce sens, comme le montre Graham Huggan, un « exotisme postcolonial », lié à l’hégémonie de l’Occident sur le marché capitaliste des biens culturels et à la dimension exoticisante de la consécration néo-coloniale des œuvres littéraires issues des anciennes colonies ? Certains auteurs postcoloniaux ne sont-ils pas d’ailleurs passés maîtres dans l’art de manipuler les règles de ce jeu littéraire et commercial ? Les écrivains postcoloniaux ne sont-ils donc pas condamnés, de manière complice ou à leur corps défendant, par intériorisation passive, par réutilisation active ou par les effets incontrôlables de réception de leurs textes, à être « post-exotiques », pour reprendre l’expression de Mar Garcia, sans jamais pouvoir s’affranchir de l’exotisme dans un véritable après, vers l’horizon d’un dépassement ?

Pour citer cet article

Arnauld Chandivert et Maxime Del Fiol / Présentation / Exotisme et pittoresque en littérature et en anthropologie / 9 | 2018 / http://www.komodo21.fr
http://komodo21.fr/visions-du-monde-pouvoirs-devocation-exotisme-et-pittoresque-en-litterature-et-en-anthropologie/