Littérature

Lignes de fuites poétique: recit numérique

La frontière entre récit et poésie a longtemps été tenue pour nette. Deux ouvrages canoniques l’ont balisée, Le Récit poétique de Jean-Yves Tadié (1978), puis Poésie et récit de Dominique Combe (1989). Combe, relisant Baudelaire et Les Fleurs du mal (1857), voit dans la modernité poétique un rejet du « narratif », bientôt relayé par Mallarmé et Valéry : l’exclusion du récit deviendrait, selon lui, la clef d’un système des genres contemporain. Système, pourtant, qui tend à faire oublier qu’au moins depuis le Moyen Âge, narration et poésie cohabitent sans fracas.

S’appuyant sur cette partition, Tadié définit le « récit poétique » comme une forme narrative empruntant au poème ses moyens et ses effets, intermédiaire entre roman et vers. Il postule une tension structurante : la fiction romanesque — personnages, lieux, événements — rencontre des procédés qui forcent l’attention sur la forme. Autrement dit, la fonction référentielle du récit entre en friction avec la fonction poétique du message.

Cette architecture, précise Tadié, entraîne des parallélismes, des échos insistants, une psychologie peu marquée, un décor magnifié, et des parcours qui ménagent ruptures et continuités. Combe, toutefois, conteste l’essentialisation de ces traits. Il réhistoricise la coupure récit/poésie, rappelant que le XXe siècle a confondu « poésie » et « lyrisme », tandis que l’épique glissait vers le romanesque et le dramatique vers le théâtre. Autrement dit, la distinction sur laquelle Tadié bâtit sa catégorie possède une histoire : elle se forge chez les partisans de la « poésie pure », soucieux d’éloigner la poésie du commentaire, de la description, de la fiction. Il faudra garder ce cadrage en tête.

Partant de là, je propose d’observer des formes narratives nées et reçues en contexte numérique. Ces textes, conçus pour l’ordinateur et surtout pour le web, se laissent d’abord nommer « récits », mais leur identité générique vacille. Mon hypothèse est simple : l’écriture numérique poétise le narratif. Le geste d’édition propre au dispositif — blog, hypertexte, réseaux sociaux — infléchit la narration, la fragmente, la déplace, l’instabilise, et fait surgir du poétique. René Audet l’a bien noté : le numérique, par sa nature processuelle, transforme le statut du texte. On se situe alors moins dans l’essentialisation des catégories que dans l’attention aux opérations qui les modifient. Ces objets, volontiers expérimentaux, échappent aux outils trop serrés, creusent une créativité à la fois linguistique, technique et médiatique, et mettent en doute, avec constance, le sens et la forme.

Pour avancer, je retiens une définition minimale du récit : « relation d’événements, réels ou fictifs, par le langage écrit ». La poéticité, sans fixer ce que serait une « poésie numérique », désigne quant à elle l’attention accrue à la matérialité du texte — au texte comme matière. À partir de ce socle, j’examinerai trois gestes : la fragmentation, le déplacement, l’instabilisation. Chacun sera éclairé par une œuvre située dans le métro, espace exemplaire du flux : l’hypertexte 253 de Geoff Ryman ; la section « À mains nues » du blog Petite Racine de Cécile Portier ; enfin, Accident de personne de Guillaume Vissac, d’abord sur Twitter, puis en livre numérique et imprimé.

1. Poétique du récit numérique

1.1 Fragmenter, pour lire autrement

La généalogie des récits numériques s’ouvre à la fin des années 1980 avec les hypertextes de fiction publiés en CD-Rom, bientôt relayés par le web. L’hypertexte articule des fragments reliés par des liens, produisant une lecture non linéaire. Deux contraintes dominent : la fragmentation et la bifurcation. En retour, la continuité narrative se trouve interrompue, le fil logique, déplacé ; mais la relation ne disparaît pas, elle devient accidentelle, transversale, parfois seulement suggestive — donc poétique.

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Cette diffraction, décrite par Audet et Brousseau, transforme l’œuvre en archive réticulée. Le lecteur passe d’un fragment à l’autre, hors chronologie, au gré de liens qui composent des parcours singuliers. Le récit, ainsi, se brouille, se trouble, gagne en flou. Jean Clément, analysant afternoon, a story de Michael Joyce, l’avait formulé d’emblée : l’hypertexte fait passer la fiction du narratif au poétique — voix incertaines, repères flottants, lieux confus, aphorismes qui font sens par contiguïté plus que par enchaînement. La lecture se fait tabulaire, contemplative, moins « frénétique » que celle d’un roman d’intrigue, et la page, désormais, se « regarde » autant qu’elle se suit.

1.2 Exemple : 253, hypertexte d’un métro en réseau

Publié en 1995 sur Internet, 253 met en scène un accident de métro à Londres. Le « roman » compte 253 passagers ; à chacun, un fragment de 253 mots, organisé en trois rubriques (« Outward appearance », « Inside information », « What he/she is doing or thinking »). Le lecteur navigue selon des liens, sans ordre imposé. La chronologie, dès lors, devient inopérante : on lit un avant, puis un après, puis un autre avant. La rame fournit l’allégorie générale : flux, répétition, croisements.

L’intérêt ne tient pas à l’intrigue, livrée « en kit », mais aux rencontres de fragments, aux échos, aux collisions sémantiques. Un lien tel que « businesswoman », croisé au hasard d’une page, redirige vers un autre passager : s’esquisse alors un troisième texte, latent, fait d’attente et de résonance. Le geste de lecture, actif, crée du lien, du motif, du rythme — et, partant, du poétique.

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2. Poéticité par déplacement

2.1 Déplacer pour faire advenir

La poétisation tient aussi au déplacement : d’un fragment vers un autre, d’une attente vers une autre, d’un contexte vers un ailleurs. On pense, côté poésie expérimentale, aux pratiques de « non-littérature » décrites par Gaëlle Théval et à l’« uncreative writing » de Kenneth Goldsmith : le geste (transfert, réagencement, réédition) devient moteur de poéticité. Dans l’hypertexte, Audet parle de réticulation : la discontinuité est assumée, mais travaillée par des reconnections locales. L’unité narrative se joue à plusieurs échelles — fragment, constellation, ensemble — comme dans un recueil de poèmes.

Si l’on s’éloigne de l’hypertexte stricto sensu, blogs et réseaux produisent d’autres types de récits : éclats narratifs, aphorismes contextualisés, micro-fictions. La référentialité se brouille, le monde n’est plus seulement « traduit », il est stylisé, relevé, rendu à son potentiel poétique. Une voix se détache, souvent identifiable, et avec elle un discret lyrisme.

2.2 Exemple : le blog, « À mains nues » de Cécile Portier

Sur Petite Racine, Cécile Portier publie des photos de mains croisées dans le métro et les accompagne d’un texte bref qui relate l’échange avec leur propriétaire. Les mains, métaphores d’existences minuscules, deviennent réservoirs narratifs. Ainsi, « Entre » montre deux mains d’homme, tatouées « tout » et « rien ». L’image déclenche le récit : il ne s’agit pas d’expliquer, mais de laisser vibrer la charge des mots inscrits, cette zone aveugle qui irradie le sens. Ailleurs, une bague-ailes suscite une saynète dialoguée et une chute nette. Le blog, par sa page qui réunit image et texte, par le geste du clic qui choisit une miniature parmi d’autres, mimera le regard de l’autrice : impression d’abord, récit ensuite, retour à l’image enfin.

Cette pratique rejoint une flânerie contemporaine, héritière de Baudelaire mais nourrie des dérives situationnistes : explorer la ville, laisser des traces, raconter par supports variés. Elle touche à ce « vide/plein » du récit poétique : faible consistance des événements, importance du détail, primat de la matière sensible. Portier le développera encore dans Étant donnée, fable poétique transmédiatique qui recompose une vie à partir de ses traces numériques, en y réintroduisant de l’incertitude, donc de la liberté.

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3. Instabiliser : le récit à l’épreuve du flux

3.1 Montrer le texte, déplacer la lecture

Pourquoi maintenir des étiquettes forgées avant le web ? Parce qu’elles donnent des points d’appui, à condition d’accepter leurs déplacements. En contexte numérique, un trait rassemble récit et poésie : la monstration. Le texte, désormais, se voit autant qu’il se lit ; sa forme participe du sens. L’objet-livre invitait à la linéarité ; l’écran incline au feuilletage, au clic, au réseau, au mouvement. Couleurs, liens, images, hashtags, animations : tout rappelle la matérialité du langage. D’où ce diagnostic : sur le web, tout récit est, d’une certaine façon, un récit poétique, puisque l’attention se fixe aussi sur la forme du message. Le numérique confère au langage une nouvelle plasticité — fluide, malléable — qui appelle des gestes d’appropriation, d’édition, de remontage.

3.2 Exemple : Twitter, Accident de personne de Guillaume Vissac

Accident de personne commence en décembre 2010 sur Twitter : 160 fragments, publiés trois fois par jour, donnent voix, à la première personne, à des voyageurs saisis par l’« accident » qui interrompt la rame. Plus tard, l’ensemble devient livre numérique, puis livre imprimé : réagencé, annoté, stabilisé. La version-flux, cependant, éclaire l’essentiel. Twitter n’offrant ni liens internes ni ordre stable, le fil se remonte à rebours, parasité par les échanges. La volatilité fait système ; chaque journée invente un personnage, entre colère et détresse, parfois humour, toujours densité :

« tôt le matin venir traquer les trains dans l’aube encore : face à leurs phares respirer le reflet des nuits dernières… »

La contrainte des 140 caractères impose l’ellipse, favorise l’hypotaxe, installe des césures (ces deux points qui battent la phrase). Le discours, alors, attire autant par sa facture que par son contenu. Goldsmith l’a noté : l’interface reconfigure le langage ordinaire pour qu’on le perçoive autrement. Les mots deviennent mobiles, pris dans le flux. Vissac détourne cette mobilité en rythme, en motif, en voix. On retrouve 253 en écho — fragmentation, métro, accident —, mais le dispositif diffère : ici, pas de réseau interne des fragments, plutôt une nappe d’énoncés qui affleurent, se répondent, se perdent.

Conclusion : récit, poésie, et l’empire du flux

De l’hypertexte aux blogs, des fils sociaux aux livres qui en fixent provisoirement la trace, la narration numérique vit sous la menace, ou la promesse, de son propre éclatement. Tout n’est pas poétisé — des usages récents de Twitter montrent que la tension narrative peut prospérer —, mais un large corpus fait clairement pencher le récit vers la poésie. Trois opérations dominent : la fragmentation, qui multiplie les entrées ; le déplacement, qui réagence sens et attentes ; l’instabilisation, qui met l’œuvre en mouvement, dans et par le dispositif.

Au fond, c’est le métro qui donne la meilleure image de cette littérature : un réseau où l’on circule, où les trajets se croisent, où le flux impose sa logique. On y raconte, certes, mais on y regarde aussi, on y écoute, on y coupe et on y monte. Le récit y devient matière, la poésie y devient trajet ; et le numérique, par son incessant mouvement, les oblige à voyager ensemble.

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