Les étiquettes de rationalisme, fonctionnalisme et formalisme ont longtemps dominé la lecture de l’œuvre de Le Corbusier, architecte originaire de La Chaux-de-Fonds. Cette focalisation critique, même contestée après-guerre, a occulté la richesse des échanges intellectuels qui ont nourri sa pensée, particulièrement au-delà du cercle architectural. Cet essai explore une dimension méconnue : les interactions avec le poète Blaise Cendrars et leur impact sur la conception corbéenne de la fonction et de l’utilité, notamment à travers l’expérience du continent américain.
Les déplacements intellectuels : voyager par les livres
Au-delà des déplacements géographiques bien documentés, Le Corbusier pratiquait ce qu’on pourrait nommer des « voyages immobiles » à travers sa pratique intensive de la lecture. Sa bibliothèque considérable témoigne d’une activité littéraire quotidienne qui ne pouvait qu’influencer sa production architecturale et théorique. Cette approche permet d’examiner comment les textes et les idées circulaient dans son univers mental, particulièrement avant et pendant son premier séjour au Brésil en 1929.
Blaise Cendrars joua un rôle déterminant dans la découverte de l’Amérique tropicale par Le Corbusier. Le poète offrit une double médiation : d’une part en facilitant les contacts avec des personnalités brésiliennes influentes, d’autre part par ses propres écrits qui façonnèrent les attentes et perceptions de l’architecte concernant ce territoire.
Origines communes à La Chaux-de-Fonds
Nés tous deux à l’automne 1887, Frédéric-Louis Sauser et Charles-Édouard Jeanneret-Gris grandirent à proximité dans cette ville du Jura suisse en pleine expansion industrielle grâce à l’horlogerie. Ils empruntèrent des chemins différents : le jeune Jeanneret voyagea en Toscane puis traversa l’Europe centrale et les Balkans, tandis que Sauser explorait l’Italie, l’Allemagne, la Russie et les États-Unis.
Leur rencontre effective se produisit à Paris au début des années 1920, alors qu’ils avaient adopté leurs pseudonymes respectifs. Selon Le Corbusier, elle eut lieu au Salon d’Automne de 1922, devant une présentation urbanistique, quand Cendrars s’exclama avec enthousiasme son soutien au projet. À cette époque, Cendrars était déjà établi dans les milieux artistiques parisiens, ayant notamment collaboré avec Fernand Léger, tandis que Le Corbusier amorçait sa carrière publique.
L’année 1922 marqua un tournant pour Le Corbusier : début de sa collaboration avec Pierre Jeanneret, première conférence en Sorbonne, conception de la maison-atelier d’Ozenfant, coédition de L’Esprit nouveau avec ce dernier, et présentation du projet de Ville contemporaine. La revue L’Esprit nouveau devint une plateforme essentielle pour promouvoir l’esthétique moderne, publiant dès 1921 des textes de Cendrars dont un chapitre de L’Eubage.
La découverte du Nouveau Monde
Contrairement à Le Corbusier, Cendrars visita d’abord New York en 1912. Cette première Amérique le déçut profondément, comme en témoignent ses textes de jeunesse critiquant l’esprit mercantile et la morale puritaine américaine. Toutefois, au milieu des années 1920, sa vision évolua radicalement avec la découverte du Brésil.
Dans Moravagine (1926), Cendrars présente les Amériques comme un espace d’optimisme technologique et d’action virile. Son texte « Le Principe de l’utilité », devenu ensuite « Nos randonnées en Amérique », exposé lors d’une conférence à São Paulo en 1924, témoigne de cette transformation. Le Corbusier, possesseur de ces ouvrages, développa parallèlement une réflexion où l’utilité se distingue de la beauté, comme il l’exposa dans Défense de l’architecture : l’utile plaît à l’esprit car il évite le gaspillage, mais n’équivaut pas nécessairement au beau.
Les deux créateurs s’approprièrent différemment les notions de machine et de fonctionnalité. Pour Cendrars, ces « principes d’utilité » s’incarnaient dans une vision spécifique des Amériques, qu’il décrivait comme le berceau originel de l’humanité, particulièrement la région amazonienne. Il célébrait la grande industrie moderne qui transformait le monde en construisant « des ports angulaires, des routes en palier, des villes géométriques ».
Le projet Planaltina : utopie d’une capitale nouvelle
Le projet de Planaltina captiva l’imagination des deux hommes. Cendrars évoquait avec passion cette « ville d’un million d’âmes » devant s’ériger sur une « zone vierge » comme nouvelle capitale fédérale brésilienne. L’idée de transférer la capitale vers l’intérieur du pays, proposée initialement en 1823, reprit vie dans les années 1920 avec la pose d’une première pierre symbolique en 1922.
Cendrars encouragea activement Le Corbusier à s’intéresser à ce projet, comme en témoignent leurs échanges épistolaires. Ce n’est qu’à la fin des années 1920, lorsque des opportunités concrètes de construction émergèrent en Amérique, que l’architecte sollicita sérieusement l’aide du poète pour organiser des conférences et établir des contacts au Brésil, notamment avec le maire de Rio de Janeiro.
Réinvention géographique : quand le Brésil de Cendrars devient celui de Le Corbusier
Les pérégrinations brésiliennes de Cendrars – découverte de São Paulo en automobile, visite des églises baroques du Minas Gerais, participation aux carnavals cariocas, exploration des favelas – imprégnèrent profondément son œuvre. Ces expériences nourrirent ses Feuilles de route et de nombreux textes ultérieurs.
Dans Moravagine, Cendrars situait le berceau de l’humanité en Amérique centrale, particulièrement sur les rives de l’Amazone, s’appuyant sur les vestiges archéologiques côtiers. Le Corbusier, lecteur attentif, commença plus tard à collectionner précisément ces types de débris naturels qu’il qualifiait d’« objets à réaction poétique », sources d’inspiration pour ses créations.
La représentation cendrarsienne des tropiques différait radicalement des constructions imaginaires européennes du XIXe siècle. São Paulo et Rio n’apparaissaient plus comme des contrées lointaines mais comme des villes modernes comparables à Paris ou Londres. Cendrars ne décrivait pas un Brésil exotique et primitif mais un territoire pluriel, urbain, en transformation constante, où beauté, utilité et modernité se confondaient.
Cette influence transparaît dans Précisions sur un état présent de l’architecture et de l’urbanisme (1930). Dès le « Prologue américain », Le Corbusier adopte le vocabulaire cendrarsien : vie errante, fascination pour l’altérité, éloge de la vie dangereuse. Sa description des favelas cariocas, de leurs habitants et de leurs vues panoramiques, résonne avec l’écriture du poète, révélant des influences réciproques.
Ces Amériques corbusiennes ne se résumaient pas à la technocratie fonctionnaliste mais ouvraient vers d’autres possibilités, associées à l’utopie et à la création, favorisant le dialogue entre continents.
Conclusion : les « voyages utiles »
Le poète et l’architecte pratiquaient tous deux des « voyages utiles », traversant livres, villes et paysages grâce aux technologies de leur époque – automobile, train, paquebot, avion. Loin d’être de purs fonctionnalistes, ces hommes de l’ère mécanisée affirmaient créer à partir de l’homme et pour l’homme.
Le titre « Utopialand », choisi par Cendrars pour évoquer Le Corbusier dans Trop c’est trop (1957), résume parfaitement cet espace d’échange et d’aventure partagée. L’expression manifeste peut-être une admiration teintée d’ironie pour ce « très gentil garçon mais […] doctrinaire dans son métier », reconnaissant que les utopies urbanistiques persistent tant que quelqu’un persévère dans son rêve. Le poète suggère ainsi avoir également appris de son ami architecte.





