Introduction
Dans cet article, nous allons nous pencher sur un sujet spécifique : la correspondance de Jean Cocteau pendant son séjour à Grasse, qui s’est déroulé du 30 décembre 1917 au 9 février 1918, à la villa des Croisset. Cet examen portera sur l’édition de ces lettres ainsi que sur le rôle de Cocteau en tant qu’auteur durant cette période. Combien de lettres a-t-il échangées, avec qui, et qu’en est-il de leur publication ? Quelles lettres ont été publiées, et depuis quand ? Quelles sont restées inexplorées ? Ces lettres nous révèlent beaucoup sur Cocteau et sa démarche d’écrivain à cette époque. Parmi les échanges, deux lettres reçues de Cendrars encadrent leur rencontre à Nice, le 28 janvier 1918, contribuant ainsi à la coopération de Cocteau avec les éditions de la Sirène. Néanmoins, il n’est pas le seul correspondant de cette époque ; Cocteau, étant un fervent adepte de la conversation, envoie de nombreuses lettres à divers destinataires, principalement à sa mère, pour préserver le dynamisme des échanges interrompus par son éloignement de Paris.
1. Édition
1.1. Repérages
Que savons-nous sur la correspondance de Cocteau à Grasse ?
Nous pouvons nous appuyer sur l’édition des lettres de Cocteau à sa mère, qui constitue un véritable journal de ses activités sur une trentaine d’années. Ces lettres ont été publiées en deux volumes, respectivement en 1989 et 2007, le premier volume (1898-1918) établi par Pierre Caizergues et Pierre Chanel. Bien que l’édition choisisse de ne pas inclure toutes les lettres adressées à sa mère, elle contient un échantillon représentatif des lettres écrites durant son séjour à Grasse : douze lettres au total, dont une en décembre, neuf en janvier et trois en février. L’éditeur a également relevé que certaines lettres n’ont pas pu être retrouvées.
Cocteau se plaint d’ailleurs dans ses lettres du silence prolongé de certains correspondants, tout en se réjouissant lorsqu’il obtient des nouvelles. Sa correspondance démontre l’importance qu’il accorde à ses échanges, en particulier avec sa mère, jouant le rôle d’intermédiaire pour relancer certains de ses amis, comme l’illustre cette citation : « Les lettres sont bouteilles à la mer. Qu’est-ce qui vous arrive ? » Il contactait fréquemment d’autres grands noms de son époque, dont certains issus des milieux artistique et littéraire parisiens.
1.2. Constats
Tout d’abord, nous pouvons remarquer que la majorité de cette correspondance demeure inédite. Cela nous empêche de mieux comprendre certaines relations et l’évolution de Cocteau dans ses projets littéraires et artistiques. Par exemple, sa relation épistolaire avec Cendrars révèle une dynamique d’interaction qui mérite d’être approfondie. En effet, la correspondance entre Cocteau et Auric a permis d’illuminer certains aspects de leurs projets communs, comme le ballet auquel Cocteau pensait après le succès de Parade.
Ensuite, un autre constat important mentionne les lacunes dans la publication des lettres de Cocteau à cette époque. En effet, certaines correspondances éditées comportent des erreurs de datation et des omissions de documents joints, nuisant à la compréhension totale de son parcours. Par exemple, une lettre datée du 19 janvier 1918 à André Gide ne fait pas mention de certaines autres lettres qu’il a adressées à celui-ci, ce qui nous laisse dans le flou quant à leurs échanges.
2. Cocteau en conversation : voyage vers la gauche
2.1. Relations « rive gauche » et « rive droite »
La correspondance de Cocteau révèle un comportement minutieux en fonction de l’appartenance sociale et artistique de ses destinataires. À ses amis de la rive gauche, il ne parle pas des relations nouveaux mondains ou des amis de la rive droite. Ce jeu de distinctions, témoignant d’un sens stratégique, illustre sa capacité à manier les liens sociaux tout en préservant ses intérêts littéraires. Qu’il s’adresse à des figures comme Auric ou Apollinaire, Cocteau montre une volonté d’adaptation et d’ajustement selon le contexte de chacun.
2.2. Destinataires « oubliés » dans les Lettres à sa mère
Sa correspondance avec sa mère, bien que riche en détails, laisse de côté certaines figures importantes telles qu’Apollinaire ou Cendrars. Ce silence volontaire peut s’expliquer par la prudence de Cocteau vis-à-vis des relations artistiques « rive gauche », qu’il ne souhaite pas mêler à ses échanges familiaux, souvent teintés de scepticisme.
3. Une posture de grand homme : éclats et miroitements
3.1. Avec Jean Hugo
La relation entre Cocteau et Jean Hugo s’établit d’abord par l’amitié, sans qu’il soit question de projets littéraires. En revanche, on peut observer qu’avec d’autres correspondants, comme Auric, Cocteau déroule un tapis rouge pour se montrer sous un jour plus professionnel et ambitieux, partageant ses rêves et ses préoccupations artistiques.
3.2. Avec Georges Auric
Les lettres échangées avec Auric incarnent une dynamique de travail fructueuse, Cocteau s’attendant à ce que son ami compose une partition qui accompagnerait son œuvre. Il va jusqu’à mettre sur la table ses ambitions littéraires et musicales, dévoilant une facette artistique où il souhaite non seulement être reconnu mais aussi influencer le milieu.
3.3. Avec André Gide
Les échanges avec Gide se révèlent délicats, marqués par une recherche d’égalité. Cocteau réussit à naviguer entre admiration et stratégie, partageant des progrès dans son travail sans jamais se départir d’un ton de camaraderie.
3.4. Avec Guillaume Apollinaire
La lettre à Apollinaire, succincte, n’en reste pas moins riche de sens. Cocteau y évoque un ancien projet de roman, cherchant à rétablir un lien qui pourrait ouvrir des portes dans le monde littéraire.
3.5. Avec Blaise Cendrars
Enfin, ensemble, Cendrars et Cocteau représentent une amitié dense et complexe. Leur correspondance montre une chaleur d’échanges, bien que les intentions drapées de mystère de Cocteau laissent place à une interrogation sur la réciprocité de leur confiance.
Conclusion
L’analyse des lettres envoyées par Cocteau durant son séjour à Grasse met en lumière la pluralité de son identité artistique, se manifestant sous différentes facettes en fonction de ses destinataires. Cette correspondance, malgré ses lacunes et ambiguïtés, constitue un témoignage vivant de l’esprit de l’époque, marquant un auteur à la fois ambitieux et sensible, cherchant continuellement à s’affirmer dans le paysage littéraire parisien.





