À la fin des années 1950, Bernard Heidsieck propose avec la « poésie action » une poésie qui se réalise en acte, devant des auditeurs. Inscrite dans un courant amorcé au début du XXᵉ siècle — d’Apollinaire aux avant-gardes — cette démarche réintroduit le poème dans la vie sociale, en s’emparant de techniques et de médias nouveaux. Hors du livre, la poésie numérique, depuis ses premiers essais, prolonge en partie cet élan. La performance poétique, entendue comme coprésence du corps du poète et du public, y recourt volontiers : flux en direct, boucles son/image, interactions corps-machine, retraitements live, improvisations textuelles, autant de pratiques qui redéploient la scène poétique.
Le corpus considéré ici articule autrement performance et numérique, en privilégiant la dimension vidéo. Parlons de « vidéoperformances » : ni simples captations d’une lecture publique, ni face-caméra de textes lus, ces œuvres intègrent le filmage à l’écriture même, au point d’installer une véritable écriture vidéo. La forme n’est pas propre à la poésie — les artistes performeurs l’explorent dès les années 1960 via l’autofilmage —, mais elle acquiert aujourd’hui une inflexion spécifiquement numérique. Non pas seulement parce qu’on tourne à la webcam ou qu’on monte avec un logiciel, comme tout le monde désormais, mais parce que l’ordinateur devient le médium de l’œuvre, avec ses propriétés propres : support, interface, circulation, et modes d’attention. À ce titre, ces pièces rejoignent ce que Leonardo Flores nomme la « troisième génération » de littérature numérique, apparue avec le Web 2.0 : des créations qui s’adossent à des plateformes existantes, sans exiger de l’auteur des compétences poussées de programmation. L’auteur n’est plus seulement programmeur, il est aussi usager, actif sur Facebook, Twitter, Instagram, Tumblr ou, surtout, YouTube. C’est sur cette dernière plateforme — où certains parlent de « LittéraTube » — que se déploie un pan significatif de ces vidéoperformances.
Une poétique de la plateforme
Depuis 2005, YouTube facilite la production et la diffusion amateures. Publication directe, contournement des intermédiaires, exposition à un large public : ces traits résonnent avec l’ambition de la poésie-performance, qui cherche un face-à-face débarrassé des cadres éditoriaux du livre. En outre, YouTube n’est pas qu’un hébergeur : c’est un média, avec ses codes visuels, ses genres, son « parler » formel, forgé par la webcam, le smartphone, la caméra fixe, le montage rudimentaire, et par l’imitation réciproque des créateurs. Vlogs, sketchs, unboxings, tutoriels, gaming, challenges : un répertoire commun s’est imposé, que nombre de vidéoperformances reprennent, détournent, ou parasitent.
Un vocabulaire amateur assumé
L’amateurisme est souvent exhibé, presque revendiqué : cadre approximatif, tremblé, plans serrés, acoustique domestique, filtres Photo Booth, montages minimalistes, perche à selfie visible, miroirs qui révèlent l’appareil. Cette signature apparemment « pauvre » constitue un choix esthétique, cohérent avec une poésie qui veut s’écrire dans les lieux du quotidien — cuisine, salon, voiture, rue, toilettes de train — et dans l’ordinaire des flux. Chez Charles Pennequin, Laura Vazquez ou Pierre Guéry, la webcam installe la « talking head » frontale ; ailleurs, la prise mobile embrasse l’imprévu de la ville. Le dispositif est fréquemment thématisé : séries « My talking heads », « Poèmes du mois » ; génériques bricolés ; montages explicitement « faits avec YouTube ». L’outil n’est pas effacé, il est mis en jeu.
Des genres « youtubéens » détournés
Selfie et vidéo-selfie, vlogs réguliers, montages très rapides, compilations, challenges filmés à la GoPro, homedance, tutoriels domestiques : ces formats, nés sur la plateforme, deviennent matériaux poétiques. Pennequin transforme la déclaration amoureuse au miroir ou la danse en cuisine ; Vazquez décline un procédé sériel (un mot par jour, recomposé en phrase au montage) qui croise vlog et collage ; Sylvain Courtoux fait de tutoriels ménagers un théâtre de la voix, parodique et critique, écho lointain d’une « recette » dadaïste pour fabriquer un poème. La GoPro, solidaire de l’action, rend inséparables performance et captation ; le contexte — rue, périphérique, galerie, mobylette — devient partie prenante du sens. L’« esthétique de l’idiotie » (langage courant, expressions médiatiques détournées, béances et répétitions) dialogue ici avec l’esthétique de répétition et de réitération propre à YouTube.
De la vidéo à l’édition : (més-)usages de la plateforme
YouTube sert tantôt de base de données intégrable à un site d’auteur, tantôt d’interface à part entière, avec ses cadres éditoriaux standardisés : logo, boutons, vignettes, compteur de vues, recommandations algorithmiques. Cette « énonciation éditoriale » n’est pas neutre, elle conditionne la réception. Les poètes en jouent.
Les playlists donnent forme à la sérialité (par exemple « Poèmes du mois »), des génériques soignent l’entrée, des vignettes composées encadrent l’attente. Surtout, l’espace textuel autour de la vidéo — titre, description, sous-titres, commentaires — devient un lieu d’écriture. Vazquez y transcrit parfois les poèmes avec une scansion visuelle qui oriente la lecture ; ailleurs, tout est mis en majuscules, sans ponctuation, pour déplacer la voix. Pennequin publie, sous la vidéo, un texte qui n’est pas celui prononcé, créant une disjonction fertile entre proféré et inscrit. Les sous-titres, activés à dessein, proposent un contre-poème métapoétique, ou détournent les « auto-captions » algorithmiques en ready-made absurde. La vidéo n’est plus autonome : c’est le dispositif entier — images, textes, interface — qui fait œuvre.
Plus largement, la logique de recommandation, de classement, d’abonnement, impose une « éditorialisation » algorithmique qui échappe à l’auteur. Loin de la déplorer, certains en tirent parti : indexations volontairement non artistiques (« Divertissement », « Vie pratique et style », « Auto-moto ») pour faire surgir la poésie au milieu d’autres flux ; glissements de catégories ; voisinages inattendus. Mettre la poésie « dans la vie », c’est aussi l’injecter dans les circulations triviales de la plateforme, au milieu du tout-venant.
Cette indifférenciation a un revers : YouTube n’est pas un « monde de l’art ». Sans paratexte explicite (nom d’auteur, site, description), une vidéoperformance se confond avec le reste. Mais c’est peut-être là, précisément, l’expérience recherchée par une poésie d’action : sortir des circuits consacrés, décaler les cadres, parasiter les usages. On rejoint ainsi d’autres pratiques littéraires en réseau, qui poétisent l’infrastructure tout en en révélant la logique de palmarès et de visibilité.
Conclusion : vers une « poésie en milieu numérique »
Sur YouTube, la poésie — et plus spécifiquement la vidéoperformance — reste minoritaire, la plateforme jouant surtout le rôle d’archive de lectures « IRL ». Pourtant, ces pratiques, encore en mouvement, déplacent les frontières de la performance autant que celles de la « poésie numérique ». Plutôt que de limiter l’étiquette au code et aux dispositifs programmés, mieux vaut parler de « poésie en milieu numérique » : une poésie qui compose avec les supports, les interfaces, les genres communicationnels et les circuits de circulation. Intermédiale, située, critique, elle prolonge l’intuition de la poésie-action en l’ouvrant aux enjeux du présent : visibilité conditionnée, écriture étendue à l’interface, sérialité, algorithmie, et bricolage créatif. Autrement dit, le poème ne sort pas seulement du livre, il habite désormais la plateforme — et il en fait matière.





