Cet article ne dresse pas l’inventaire de soixante ans de littérature numérique, il met au jour des défis actuels, ainsi que les tensions qu’ils révèlent. Issu d’une keynote ELO (Montréal, 2018) placée sous le signe du « Mind the gap », il propose dix « marches » à considérer, depuis le périmètre du champ jusqu’aux enjeux de lecture, de formation et de recherche.
De quoi parle-t-on ?
La critique distingue, de façon utile, textes numérisés (œuvres papier transposées et parfois enrichies) et nativement numériques (pensées pour l’écran, hypertextes, poèmes animés, écritures génératives, créations collaboratives). Dans ce second cas, l’impression détruirait la logique de l’œuvre, car celle-ci mobilise multimodalité, animation, hyperliens, interactivité, voire géolocalisation ou réalité virtuelle.
1) Outils : interfaces « sur mesure » ou plateformes grand public ?
Une historiographie courante répartit les œuvres en trois vagues : expérimentations pré-web, créations aux interfaces dédiées, puis usages détournés de plateformes existantes à large audience. La bascule vers ces dernières réduit le « fossé technique », facilite la création, et permet de jouer avec l’idéologie des dispositifs industriels.
Tension : critique et détournement, oui, mais, en s’adossant aux plateformes, ne devient-on pas aussi complice de leur logique propriétaire et de leur obsolescence ?
2) Publics : de cercles confidentiels à des audiences larges ?
Concours et expositions cherchent volontairement le grand public, y compris côté jeunesse.
Tension : comment élargir l’audience sans renoncer à l’expérimentation, cœur historique du domaine ?
3) Traduction et cultures : homogénéisation ou singularités locales ?
Parce que les technologies circulent globalement, certains décrivent une littérature « postnationale ». D’autres rappellent l’empreinte des traditions, qui affleure par la langue, les gestes, les images, les sons.
Tension : faut-il « domestique[r] » pour lisser les différences, ou « foreignize[r] » pour laisser entendre l’altérité ? La traduction ne joue-t-elle pas, ici, un rôle politique autant qu’esthétique ?
4) Statut littéraire : littérarité ou expérience ?
Plutôt qu’une « littérarité » reconduite telle quelle, beaucoup défendent une expérience spécifique, où défamiliarisation, interactivité et intermédialité déplacent les critères.
Tension : chercher la légitimité dans le champ littéraire, ou assumer une position en marge, avec ses propres grilles d’évaluation ?
5) Gestes : lire, c’est aussi manipuler
La lecture numérique engage des gestes qui participent du sens : clics, glissements, saisies peuvent déjouer l’attente, produire sons, inversions, bifurcations. Le calcul, opaque par nature, rend possible une défamiliarisation gestuelle singulière.
Tension : comment articuler l’attention contemplative, qui ouvre au sensible, et l’activité opératoire, nécessaire pour « faire advenir » le texte ?
6) Raconter avec le réel : données, temps, lieux
Certains récits s’adossent à des flux en temps réel, à des notifications étalées dans la journée, ou à la marche en ville via la géolocalisation. Le temps et l’espace du lecteur infiltrent la fiction.
Tension : narration (empathie, distance) ou jeu dramatique (identification, rôle) ? Plutôt qu’un effacement des frontières, on observe de nouveaux agencements entre réel et fiction.
7) Le sujet : de l’identité narrative à une tonalité plus « poétique »
À côté du modèle romanesque linéaire, les pratiques en ligne valorisent fragments, instants, mosaïques multimédias. On se lit moins comme une intrigue suivie, davantage comme un recueil d’impressions.
Tension : ce devenir poétique coexiste avec une appétence intacte pour les histoires ; comment les œuvres numériques composent-elles avec ces deux régimes du soi ?
8) Former : de la littératie à la littératie numérique
La littératie numérique articule technique et culture. Comprendre le code – sans faire de tous des ingénieurs – aide à saisir la matérialité du calcul, l’écart entre texte-code et texte-affiché, et l’opacité des programmes (liens statiques ou dynamiques, aléa, conditions).
Tension : savoir théorique ou pratique du faire ? La meilleure voie conjugue conceptualisation, histoire des techniques, et expérimentation par la programmation.
9) Préserver : stocker, laisser disparaître, ou réinventer ?
Entre archivage (sources, versions, émulation, migration), esthétique de l’éphémère, et recréations successives, plusieurs stratégies coexistent. Le numérique, paradoxalement fragile, déplace notre imaginaire de la mémoire : de l’entreposage vers la réinvention.
Tension : faut-il sauver l’original à tout prix, accepter sa disparition, ou assumer des métamorphoses contrôlées ? Les trois options, selon les œuvres et les auteurs, restent légitimes.
10) Chercher : de la mesure à la donnée, et retour à l’interprétation
Grandes bases, visualisations, graphes : la recherche s’équipe, produit des cartes, croise corpus et métadonnées.
Tension : la sophistication des outils précède parfois le régime critique qui devrait les accompagner. La littérature numérique, qui exige toujours une lecture interprétative d’interfaces et de programmes, offre un bon entraînement pour forger ce régime critique.
En guise de conclusion
Plutôt qu’un récit de rupture, pensons la littérature numérique comme un passage à la limite d’une histoire longue de la manipulabilité des supports. Chaque « marche » – outils, publics, traduction, statut, gestes, récits, sujet, formation, préservation, recherche – révèle des tensions fécondes. Les franchir, c’est, à la fois, se projeter vers l’avenir, et relire notre passé, afin de mieux comprendre le présent.





