Tout le monde utilise le mot « utopie ». On l’entend dans les discours politiques, dans les conversations ordinaires, parfois même pour disqualifier une idée. Mais combien d’entre nous ont réellement ouvert le livre ? Ce texte de 1516, écrit en latin par un humaniste anglais, n’est ni un manifeste révolutionnaire ni un roman naïf. C’est une œuvre bien plus troublante que ce que la postérité en a retenu. Ce que vous allez lire va probablement changer votre regard sur ce mot que vous croyiez connaître.
Thomas More : l’homme derrière le mythe
Thomas More naît à Londres en 1478, fils d’un juriste. Il passe une partie de son enfance auprès de John Morton, archevêque de Cantorbery, avant d’étudier à Oxford, d’y découvrir Platon et Lucien, puis d’apprendre le droit à partir de 1494. Érasme, qu’il rencontre peu après, devient son ami le plus proche. Ce détail compte : l’Utopie naît dans ce cercle d’humanistes qui pensent ensemble, se corrigent, s’écrivent et se défient intellectuellement.
Mais More n’est pas un doux rêveur enfermé dans ses livres. Il est nommé chancelier du Royaume en 1529, après la disgrâce du cardinal Wolsey. Dans ce rôle, il fait emprisonner et brûler vifs des luthériens, sans état d’âme apparent. Le même homme qui avait imaginé une île de tolérance religieuse devenait un catholique intransigeant, auteur de sept livres de réfutation de Luther entre 1528 et 1533. La contradiction est réelle, et elle mérite d’être regardée en face.
Sa chute commence lorsqu’il refuse de cautionner la rupture d’Henri VIII avec Rome. Emprisonné à la Tour de Londres en 1534, condamné sur la base d’un faux témoignage obtenu par Thomas Cromwell, il est décapité en 1535. Il mourra non pas pour ses idées sur la cité idéale, mais pour sa fidélité à l’autorité pontificale. Ce paradoxe ultime dit tout de l’homme : il n’a pas inventé l’utopie pour lui-même.
Libellus vere aureus : le titre complet que personne ne cite
Vous connaissez le livre sous le nom Utopie. Son titre complet en latin est tout autre chose : Libellus vere aureus, nec minus salutaris quam festivus, de optimo reipublicae statu, deque nova Insula Utopia, que l’on peut traduire par « un opuscule vraiment doré, non moins utile que plaisant, sur la meilleure forme de communauté politique et la nouvelle île d’Utopie ». Le mot festivus est là, noir sur blanc. Ce texte se présente lui-même comme une œuvre de divertissement autant que de réflexion.
L’ouvrage paraît en décembre 1516 chez l’éditeur Thierry Martens de Louvain, en Brabant, alors sous domination des Habsbourg. More le rédige en marge d’une mission diplomatique aux Pays-Bas, dans une période qu’il décrit lui-même comme un moment de loisir. Quatre éditions différentes paraissent entre 1516 et 1518, chacune retravaillée avec Érasme et Pierre Gilles. Le titre définitif arrêté pour l’édition de Bâle en novembre 1518 est De optimo reipublicae statu, deque nova insula Utopia.
Ce contexte de rédaction change radicalement la lecture qu’on peut en faire. On a longtemps voulu voir dans L’Utopie un traité politique sérieux. Ses premiers lecteurs, les humanistes de la République des Lettres, l’interprètent plutôt comme un serio ludere : un jeu sérieux, une forme d’ironie savante. C’est précisément cette ambivalence que les lectures scolaires ont tendance à effacer.
La construction du texte : un dialogue à plusieurs voix
L’Utopie se divise en deux livres que beaucoup de lecteurs ne lisent pas avec le même soin. Le Livre I est une satire acérée de l’Angleterre contemporaine : le personnage de Raphaël Hythlodée y dénonce les enclosures qui chassent les paysans de leurs terres, la peine de mort appliquée aux voleurs, la corruption des conseillers royaux. Ce livre fut rédigé après le retour de More en Angleterre en 1516, une fois le Livre II déjà écrit. Le Livre II, lui, décrit l’île d’Utopie, et fut composé lors de la mission diplomatique en Flandre de 1515.
Le dispositif narratif est d’une sophistication remarquable, et presque toujours ignoré. Trois personnages dialoguent dans le jardin de la maison de More à Anvers : Morus (le narrateur, qu’on ne confond pas avec l’auteur), Pierre Gilles (secrétaire de la ville d’Anvers, personnage réel), et Raphaël Hythlodée, présenté comme un marin portugais ayant séjourné cinq ans en Utopie. Ce nom grec signifie littéralement expert en balivernes ou conteur de sornettes. More le choisit délibérément. C’est lui, et lui seul, qui donne existence à l’île.
L’enchâssement narratif va encore plus loin : un second dialogue, tenu autrefois chez le cardinal Morton, est rapporté par Hythlodée à l’intérieur du premier. More emploie ce que la chercheuse Michèle Madonna-Desbazeille appelle une technique dramatique : unité de lieu (le jardin), unité de temps (une journée), unité d’action (la défense des institutions utopiennes). Cette construction est celle d’une pièce de théâtre, pas d’un traité.
L’île d’Utopie : géographie d’un monde voulu parfait
La description géographique de l’île est précise et cohérente. Utopie est une île en forme de croissant, d’environ 300 kilomètres de diamètre, dotée d’un vaste golfe intérieur « défendu de tous vents et tourmentes ». Son insularité n’est pas naturelle : le conquérant fondateur Utopus fit creuser un isthme de quinze milles pour isoler définitivement le territoire du continent. Ce geste fondateur est délibérément pharaonique, et renvoie directement au mythe de l’Atlantide chez Platon.
L’île compte 54 villes, toutes construites sur le même plan, toutes identiques. La capitale, Amaurote, rappelle par bien des aspects la Londres de l’époque. Voici les grandes caractéristiques de l’organisation utopienne :
| Aspect | Organisation en Utopie |
|---|---|
| Nombre de villes | 54, toutes identiques et bâties sur le même plan |
| Langue | Propre aux Utopiens, proche du persan selon Hythlodée, avec traces de grec dans les noms |
| Durée de travail | 6 heures par jour seulement, le reste consacré aux loisirs et à la culture |
| Service agricole | Obligatoire pour tous, hommes et femmes, deux ans minimum à la campagne |
| Propriété | Abolie, tous les biens sont communs |
| Repas | Pris en commun dans des salles communes |
| Or et argent | Méprisés, réservés aux chaînes des esclaves |
Cette uniformité absolue peut être lue comme un idéal d’équité. Elle peut aussi faire froid dans le dos. Cinquante-quatre villes identiques, une langue commune, des modes de vie standardisés : la perfection utopienne ressemble, vue de près, à une forme d’effacement de toute singularité.
Le mot Utopia : une blague grecque fondatrice
Avant même d’ouvrir le livre, le titre nous joue un tour. Utopia vient du grec ou-topos : le non-lieu, l’endroit qui n’existe nulle part. More le sait parfaitement, lui qui maîtrise le grec. Mais dans un poème placé en tête du livre, le poète fictif Anemolius nous dit que cette île mériterait plutôt d’être appelée Eutopia, du grec eu-topos : le bon-lieu. Les deux prononciations sont quasi identiques. L’ambiguïté est calculée.
Guillaume Budé, l’un des plus grands érudits de l’époque, va encore plus loin dans sa lettre préfaçant l’édition de 1517 : il invente le mot Udépotie, du grec oudépote, « jamais ». L’île du non-lieu devient l’île du jamais. Ce jeu de mots savant, pratiqué par les plus grands lettrés du temps, confirme que personne dans ce cercle ne prenait le texte de More pour un programme politique littéral. C’était une œuvre à décoder, une fiction habitée d’intentions multiples.
Ce que More a construit, c’est donc un nom qui dit simultanément son propre contraire. Le lieu idéal est aussi le lieu impossible. En donnant à son île ce nom, il a signé l’ambiguïté fondamentale de toute pensée utopique : vouloir quelque chose que l’on sait inatteignable.
Une société idéale ou une dystopie avant l’heure ?
Les lectures scolaires retiennent surtout l’abolition de la propriété, la journée de six heures, l’égalité entre hommes et femmes dans le travail et dans la culture. Ce sont des éléments réels du texte, et ils sont remarquables pour 1516. Mais une lecture honnête du Livre II révèle d’autres dispositions, que More décrit sans la moindre gêne apparente.
Voici quelques-unes des mesures les plus troublantes que Hythlodée attribue aux Utopiens :
- L’esclavage existe pour les adultères, les récidivistes et les prisonniers de guerre. Les esclaves portent des chaînes en or, métal méprisé en Utopie.
- L’examen prénuptial est obligatoire : avant le mariage, chaque futur époux doit se présenter nu devant l’autre et devant un chaperon. La logique est présentée comme protectrice, mais le dispositif reste coercitif.
- Les déplacements sont strictement encadrés : tout Utopien souhaitant voyager doit obtenir une autorisation. Partir sans permis est puni comme un crime.
- La surveillance collective est institutionnalisée : les repas sont pris en commun, les maisons sont accessibles à tous, et il n’existe pas d’espace véritablement privé.
- L’euthanasie est admise pour les malades incurables, sur décision des prêtres et des magistrats.
More décrit-il un idéal ou tend-il un miroir à ses contemporains pour qu’ils en aient peur ? La question n’est pas rhétorique. Depuis le milieu du XXe siècle, des chercheurs sérieux voient dans certains passages de L’Utopie des préfigurations troublantes des régimes totalitaires. Ce n’est pas une projection anachronique : c’est une lecture que le texte lui-même autorise.
L’héritage de l’Utopia dans la pensée politique
L’Utopie de More n’a pas un seul descendant : elle en a des dizaines, et ils se contredisent. Le socialisme utopique du XIXe siècle, avec Saint-Simon, Fourier et Owen, revendique la filiation directe avec More. L’URSS soviétique honore More comme un précurseur sur une obélisque au pied du Kremlin. Mais l’Église catholique, elle, le béatifie en 1886 et le canonise en 1935. Ces deux récupérations simultanées disent quelque chose d’essentiel sur la nature du texte : il supporte des lectures radicalement opposées.
La filiation avec Platon est revendiquée dès les premières pages. More reprend la structure du dialogue socratique, le communisme économique de la République, et même l’enchâssement narratif du Timée et du Critias où le récit de l’Atlantide passe de bouche en bouche avant d’arriver au lecteur. Mais More transforme ce qu’il emprunte : là où Platon propose une caste de guerriers philosophes, More imagine une société de travailleurs égaux. Ce n’est pas un plagiat, c’est une réponse.
L’œuvre génère aussi un genre littéraire entier. Après More, la Cité du Soleil de Campanella (1602), la Nouvelle Atlantide de Francis Bacon (1627), puis les dystopies du XXe siècle avec Huxley et Orwell, sont autant de réponses à la question posée en 1516. Chaque époque réécrit L’Utopie à partir de ses propres angoisses. C’est peut-être la marque des textes qui comptent vraiment : ils ne livrent pas de réponses, ils posent des questions que chaque génération doit affronter à nouveau.
More n’a pas inventé le paradis. Il a inventé la question qui dérange.





