Tout d’abord pseudonyme choisi par Nathalie Dalain, « Chloé Delaume » a progressivement acquis, au fil des années, une existence propre, autonome, distincte de celle qui l’a créée. Les deux entités partagent certes des fragments d’identité indéniables, cependant les dire interchangeables serait, à la fois, naïf et erroné. En s’appuyant principalement sur les œuvres de l’autrice, et, en complément, sur des articles de presse relatant le meurtre-suicide de ses parents, cet article retrace l’évolution et la fonction du nom « Chloé Delaume » ainsi que de l’identité qui l’accompagne, et met en lumière la façon dont elle se détache de Dalain.
De Nathalie Dalain à Chloé Delaume : dédoublement, trajectoires et enjeux d’identité
Réécriture intégrale, 100 % originale
Dawn Cornelio
Français
Bien qu’au départ « Chloé Delaume » ne soit qu’un nom d’emprunt choisi par Nathalie Dalain, cette entité s’est, au fil du temps, constituée en personne distincte, autonome, et agissante. Si des traits biographiques et des souvenirs se recoupent, assimiler purement et simplement Delaume à Dalain relève d’une lecture fautive. En s’appuyant avant tout sur l’œuvre publiée sous le nom de Delaume, mais aussi sur des sources de presse relatives au meurtre-suicide de ses parents, cette étude suit la métamorphose du nom propre « Chloé Delaume », interroge ses fonctions, et explicite la manière dont cette identité littéraire se démarque de Nathalie Dalain.
English
Although “Chloé Delaume” originally designated Nathalie Dalain’s pen name, it gradually acquired the status of a separate, autonomous figure. While overlaps are undeniable, to conflate the two is misleading. Drawing primarily on works authored as “Chloé Delaume,” and secondarily on newspaper accounts of her parents’ murder-suicide, this article charts the evolution and the performative function of the name and identity “Chloé Delaume,” and makes clear how this figure diverges from Dalain.
« Je ne dis pas tout, mais je peins tout. » — Pablo Picasso
« Écrire, c’est toujours dissimuler quelque chose de sorte qu’on le découvre ensuite. » — Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur
« Qui détient le langage détient déjà le pouvoir. » — Chloé Delaume, Les Sorcières de la République
1. « Je m’appelle Chloé Delaume » : déclaration, statut, effets
Lorsqu’une narratrice affirme : « Je m’appelle Chloé Delaume. Je suis un personnage de fiction », faut-il la prendre au pied de la lettre ? Et, si l’énonciatrice relève de la fiction, quelle articulation maintenir avec l’état civil « Nathalie Dalain » — inscription que l’on devra d’ailleurs nuancer plus loin ? Depuis 2000, ces deux propositions reviennent comme un motif à la fois signalétique et programmatique dans les livres signés Delaume, inaugurés par Les Mouflettes d’Atropos. De concert, journalistes, lecteurs et chercheurs ont souvent admis, sans trop d’examen, que la « fiction » Delaume prolonge la vie de l’adulte devenue Dalain — enfant qui, le 30 juin 1983, à Bourg-la-Reine, vit son père assassiner sa mère avant de se suicider. Delaume, de son côté, insiste : elle n’écrit pas pour « guérir », mais pour se construire contre l’événement, contre les récits collectifs qui la dépossèdent.
Depuis que l’autofiction s’est installée dans le paysage, une partie de la réception se plaît à départager le « vécu » et l’« inventé », traquant contradictions et « oublis ». On pourrait lire la présente étude — qui convoque aussi des documents extratextuels, publiés ici pour la première fois — comme une chasse aux indices. Ce serait manquer le propos. Il s’agit plutôt de mettre en évidence des écarts structurants : Chloé Delaume, bien qu’« ayant accès » au passé de Nathalie Dalain, se construit comme autre, par un travail d’écriture qui reconfigure le nom, le corps, et l’archive.
2. Le site chloedelaume.net : une autobiographie en mouvement
Vers le 19 novembre 2003, Delaume lance son site, composé alors d’une pièce sonore, d’images de nénuphars acidulés, et de rubriques « actualités », « corpus simsi », « adaptations », « musique électronique », « presse », « liens ». Une section « bio » n’apparaît que fin février 2007. L’examen diachronique des incipit de ces « bio » éclaire la variation du statut « personnage de fiction ».
- 7 mai 2007 — « bio » : « Je m’appelle Chloé Delaume. Je suis un personnage de fiction. J’ai pour habitacle un corps féminin daté du 10 mars 1973… » Le « je » s’impose, le nom et le statut se répondent en tête de notice.
- 1ᵉʳ juillet 2012 — « Bio » : bascule à la troisième personne : « Le corps de Chloé Delaume est né le 10 mars 1973… » Plus loin : « Personnage de fiction qui s’écrira lui-même, le pacte était formel… » Le marqueur « personnage » est relégué, moins frontal.
- 30 mars 2014 — Accueil : « Chloé Delaume est écrivaine et personnage de fiction ». L’écrivaine précède le statut.
- 12 novembre 2014 — Accueil : « Chloé Delaume a 41 ans, elle est principalement auteur et personnage de fiction. » L’ordre hiérarchise les identités.
- 21 février 2015 — Accueil (symbole “( ;”) : « Chloé Delaume est écrivain et performeuse. » Disparition de « personnage de fiction » en tête de page.
- 31 mars 2016 — Accueil (même symbole) : biographie d’œuvre (romans, essais, fictions radiophoniques, chansons, court-métrage), sans mention du « personnage » sur l’accueil. L’expression réapparaît néanmoins ailleurs, au sous-titre « Parcours » : « … Les aventures d’un personnage de fiction pire que les autres… »
Deux constats s’imposent. D’abord, Nathalie est absente : le site est dédié à Delaume. Ensuite, le glissement du “je” vers la troisième personne puis la déhiérarchisation du statut « personnage » montrent une stratégie : mettre en avant l’écrivaine dans le réel, déplacer la fiction hors du frontispice, sans l’abolir.
3. Delaume n’est pas Dalain : scènes, survivances et éliminations
L’œuvre brouille sciemment les pistes ; toutefois, confondre Delaume et Dalain revient à méconnaître un protocole d’énonciation. Certes, Delaume rappelle le meurtre-suicide, laisse affleurer le prénom « Nathalie » ou « Anne », et ancre sa fiction dans des coordonnées vérifiables. Mais, à l’inverse d’autres auteurs sous pseudonyme, elle fait du nom un opérateur central. Dans Dernière fille avant la guerre (2007), un bref passage relie Chloé à « Anne », deuxième prénom de Dalain : « Anne est morte, je crois… » La formule tranche : Nathalie est donnée pour défunte, Delaume s’en est délestée.
La confrontation est plus vive dans La Vanité des Somnambules (2003) : Nathalie et Chloé alternent la parole, se disputent la possession du corps — impossible à cohabiter. Si, en fin de récit, Nathalie paraît l’emporter, Dans ma maison sous la terre (2009) clôt le débat : « Nathalie, Anne, Hanné, Suzanne Dalain… Mortes en 1999. » La narratrice propose même l’épitaphe : « Nathalie Dalain (1973–1999) ». Le décès daté antérieurement aux livres de Delaume institue une séparation nette : le corps, dès lors, est occupé par une autre.
Dans La Règle du Je (2010), texte poétique-théorique, Delaume précise : « Mon corps est né… j’ai très officiellement pris possession des lieux l’été de ses vingt-six ans. » Et, plus frontalement : « Chloé Delaume est un personnage de fiction créé par Nathalie Dalain (1973–1999). Elle a pris le relais dans le corps, et elle s’écrit avec depuis. » La formule est décisive. Le « relais » ne concerne pas la vie de Nathalie, mais l’habitation du corps : une même « maison », deux occupantes successives, des traces persistantes. Le corps, lieu marqué, transmet ; à l’écriture revient la conversion de ces marques en langue.
4. Le « fait divers » : écrire contre les récits imposés
La scène fondatrice est celle du 30 juin 1983 : meurtre de la mère par le père, puis suicide. Deux passes d’écriture l’exposent avec une sécheresse presque clinique : dans Le Cri du sablier (2001), la séquence est donnée comme réponse à un psychiatre ; dans Où le sang nous appelle (2013), coécrit avec Daniel Schneidermann, elle est racontée au présent historique, dix ans plus tard, avec des précisions nouvelles (départ en vacances avorté, surnom « Nini », changement d’état civil de l’enfant). L’ossature reste stable : cuisine familiale, trois présents, ordre des morts, tentative avortée sur l’enfant, éclaboussures de cervelle. Les différences tiennent à l’angle, au détail, au tempo.
À ce stade, la question surgit : qu’est-ce qui relève du document, qu’est-ce qui procède d’un travail de mise en fiction ? Pour répondre, il faut quitter, un instant, les livres.
Des documents d’état civil confirment les données de base : naissance de Nathalie Anne Hanné Dalain à Versailles le 10 mars 1973 ; décès de Soazick et Sylvain Dalain à Bourg-la-Reine le 30 juin 1983. Tout converge avec le matériau textuel. Mais Delaume n’écrit pas « dans » le fait divers, elle écrit contre lui. L’expression « fait divers » traverse ses livres — tantôt fustigée, tantôt retournée — comme l’emblème d’un récit confisqué par d’autres.
La consultation d’archives (France-Soir, Le Parisien) fait apparaître trois versions journalistiques, parues entre le 1ᵉʳ et le 3 juillet 1983. Le noyau factuel est commun : un homme, marin au long cours d’origine libanaise, tue sa femme à domicile puis se donne la mort ; deux enfants, dix et trois ans, sont présents ou à proximité. Les divergences portent sur la topographie, la lettre laissée, la description des blessures, le cadrage moral (« drame familial », « drame de la rupture »), et un portrait du père tantôt « courtois », tantôt « frappé de folie subite ». Ces flottements, typiques du genre, contrastent avec la rigueur rythmique du récit delaumien.
Fait notable : la presse mentionne un frère cadet, Frédéric, âgé de trois ans au moment des faits. Or, l’œuvre de Delaume ne l’intègre pas. Les raisons peuvent être multiples — protection, prudence juridique, choix poétique. L’enjeu, ici, est théorique : si Nathalie avait un frère, Chloé n’en a pas. La différence, minime en apparence, cristallise l’autonomie de l’identité littéraire.
5. Fleurs, voisinages, et réécritures
Les articles s’attachent à dessiner un mari « responsable », souvent absent pour cause d’embarquement, qui « rapportait des fleurs chaque dimanche ». Delaume ne reprend pas ce cliché ; elle le retourne. Dans Dans ma maison sous la terre, elle note : « Elle est allée chez le fleuriste avant. […] Les roses avaient séché, des brassées sur le lit. » Les fleurs ne sont plus le geste d’un mari contrit, mais un acte de la mère. Ainsi, le texte reconfigure les signes du « fait divers », déplace les causalités, défait les moralités de voisinage.
6. Nom, état civil, performativité
Le cœur du dispositif tient au nom. Delaume ne se contente pas d’un pseudonyme d’auteur ; elle en fait une identité d’existence. La comparer brièvement à Amélie Nothomb éclaire l’enjeu : cette dernière vit sous un prénom choisi, distinct d’un état civil référencé ailleurs ; certains y voient motif à disqualifier l’autofiction, au nom d’un « pacte » brisé. Or, la frontière entre autobiographie et autofiction n’est pas celle de la véracité notariale, mais celle d’un régime d’énonciation où faits et fables circulent, se frottent, s’éprouvent. La formule de Natalie Edwards à propos de Jane Sautière convient ici : le texte fait coexister données et inventions au sein d’un processus graduel, « j’ai, au fil du temps, créé mon histoire ».
Dans La Règle du Je, Delaume avance que l’autofiction possède des « gènes performatifs » : dire, c’est faire. L’énoncé, en littérature, n’attend pas son effet : il institue. Dans un entretien ultérieur, elle précise : « Il fallait me créer une identité nouvelle, qui impose mon Je dans le réel. Se dire “personnage de fiction”, c’est choisir qui je suis, m’inventer jusqu’à l’état civil. » La leçon austinienne — illocutoire, perlocutoire — qu’un roman ludique de Laurent Binet remet en scène, trouve ici un terrain : l’acte de nommer opère, à condition d’être relayé par des gestes concrets.
Justement, Delaume franchit ce pas : dans Où le sang nous appelle, elle annonce qu’un avocat œuvre à effacer Nathalie de ses papiers, pour consacrer « Chloé Delaume » comme identité définitive. Autrement dit, l’énoncé littéraire trouve sa contrepartie juridique ; la fiction de nom s’ancre dans le droit. Le mouvement est complet : du site qui re-hiérarchise « personnage » et « écrivaine », aux livres qui datent la « mort » de Nathalie, jusqu’aux démarches administratives.
7. Conclusion : deux noms, deux régimes
Ce parcours aura montré, d’une part, la continuité des éléments biographiques, attestés par documents et par la récurrence scripturale ; d’autre part, la disjonction méthodique qui institue Chloé Delaume comme sujet autre, logé dans un corps marqué mais désormais ré-approprié. Loin de n’être qu’un masque, le nom devient outil de construction de soi, et le texte, le lieu où s’inventent des règles neuves — où l’on peut écrire : « Je m’appelle Chloé Delaume », et faire qu’à la longue, cette phrase produise ce qu’elle énonce.
Résumé des points clés (transition vers l’essentiel)
- Le syntagme « personnage de fiction » n’est pas stable : il migre, se reconfigure, perd sa position d’attaque pour laisser place à l’« écrivaine ».
- Le corps fonctionne comme habitation : Nathalie en sort, Chloé y entre, les traces demeurent, l’écriture en fait récit.
- La presse et l’état civil confirment les faits ; l’œuvre les réécrit pour se soustraire au régime du « fait divers ».
- La différence la plus décisive est parfois minuscule (la question du frère cadet), mais elle scelle l’autonomie de la figure Delaume.
- Le nom n’est pas un simple alias : il est performatif, jusqu’aux procédures administratives visant à stabiliser légalement l’identité choisie.





