Résumé
En 1952, Philippe Soupault lance un programme radiophonique éphémère au Club d’Essai intitulé Chansons d’écrivains, dirigé par le jeune réalisateur Jean Chouquet. Ce projet novateur vise à rapprocher le public de la poésie en mettant en musique un ensemble de poèmes issus de son recueil Chansons (1949). Soumis à l’interprétation de divers artistes, ces œuvres mélangent différents genres musicaux. À travers sa voix, Soupault raconte l’histoire tissée par ses vers, évoquant des souvenirs d’enfance précoces. Cependant, comme il le révélera des années plus tard, cette adaptation musicale ne parvint pas à capter le rythme et les sonorités de son inspiration originelle. Malgré la diversité apparente de ces poèmes et des compositions musicales, une thématique sombre, celle de la mort, jalonne l’ensemble du programme, reflétant ainsi une des préoccupations majeures de son œuvre. Néanmoins, la musicalité des mots réussit à atténuer l’horreur de ce sujet.
Texte intégral
Dans cet article, nous nous intéresserons à la contribution de Soupault à ce programme relativement éphémère, Chansons d’écrivains, qui a vu le jour au début des années 50 en collaboration avec le novices réalisateur Jean Chouquet. Quelle est la signification de cette expérience pour la poésie de Soupault? En quoi cela influence-t-il son parcours ? Ces émissions datent de 1952. Depuis 1936, le poète s’est déjà familiarisé avec l’univers radiophonique, ayant remporté un programme littéraire sur Radio-Paris-PTT. En 1938, il est nommé directeur de Radio-Tunis et restera en fonction jusqu’à 1940. Comme de nombreux contemporains, il est séduit par les opportunités offertes par la radio et montre une aisance dans cet environnement où il occupera divers rôles både au micro qu’en studio. Soupault, qui se voyait comme un vecteur de la poésie, ne pouvait qu’être captivé par ce qu’il qualifiait de « merveilleux instrument », cet « être presque fabuleux… une entité aux cent bouches » (Tardieu). Dans les années 40, il affirmait que la radio pouvait porter la poésie à en faire une source d’émerveillement, capable de toucher l’auditoire. Après-guerre, la radio redevenait alors pour de nombreux poètes un espace créatif, tout comme elle l’était déjà dans les années 30. Pendant que les émissions poétiques se Multiplaient sur les ondes, le Club d’Essai placé sous la direction de Jean Tardieu s’érigeait en un laboratoire exploratoire des potentialités artistiques offertes par le médium.
1. La rencontre avec la voix de Soupault
La série qui nous intéresse découle d’une belle rencontre : celle d’un jeune passionné de poésie et de radio, Jean Chouquet, tout juste sorti de Khâgne et de la Sorbonne, avec le poète Soupault. Au cours d’une journée en 1950, alors qu’il assiste Pierre Desgraupes pour l’émission Le Journal des voyages, Chouquet écoute Soupault évoquer son périple au Mexique et est immédiatement séduit par sa voix captivante. Soupault a ce talent inné d’attirer l’attention, ses paroles sont « claires et vives », et parviennent à faire surgir des images dans l’esprit des auditeurs. Fasciné par l’impact poétique de la radio, Chouquet ose aborder Soupault dans l’escalier et lui propose de transformer certains poèmes issus de son recueil Chansons en chansons chantées. L’enthousiasme de Soupault est immédiat, initiant ainsi la première série du jeune producteur sous le titre Chansons d’écrivains.
Alors que des entretiens littéraires se multipliant, Chouquet s’inspire du succès des poèmes de Prévert musicalisés par Joseph Kosma. Il envisage une série dans laquelle l’audience découvre les poèmes de Soupault, métamorphosés en chansons. Pour Chouquet, les poèmes de Soupault étaient « faits pour être chantés ». Au sein de cette série, la radio offre ainsi une fois de plus une opportunité à la poésie de renouer avec ses racines musicales, redonnant aux textes une certaine popularité.
2. Musiquer les « chansons » de Soupault
Pas moins d’une cinquantaine de chansons composent les six émissions de cette série, diffusées du 30 mars au 4 mai 1952. Ce programme se distingue par sa richesse musicale, intégrant une pléthore de styles allant du fox au be bop, tout en empruntant également à des musiques classiques et traditionnelles. Des artistes variés, tels qu’Aimé Doniat ou Mouloudji, interprètent ces chansons. En ajoutant des éléments contemporains, la série se veut un petit laboratoire où création et poésie fusionnent.
Parmi les cinquante chansons enregistrées, une quinzaine fut signalée comme réussie, une proportion satisfaisante pour Chouquet. Cependant, ce fut une entreprise longue et laborieuse, n’aboutissant qu’à d’autres séries autour d’écrivains comme Raymond Queneau et Federico Garcia Lorca. Quant à Soupault, bien qu’il se prêtât à l’exercice, il confia plus tard avoir été déçu par le résultat : « Mais moi, ces chansons mises en musique ne me plaisaient pas. »
3. Un dialogue du poète avec lui-même
En 1952, Soupault accepte de participer à l’émission en tissant un récit autour des poèmes chantés. Il commence par introduire son nom, « Je m’appelle Philippe Soupault, je suis né à Chaville », et c’est là qu’il commence à se plonger dans les sentiments qui l’ont inspiré à écrire. Sur le ton de la confidence, il commence à explorer les émotions liées à son enfance et à leur résonance dans ses écrits, cherchant ainsi à redécouvrir la mélodie qui avait nourri ses mots.
4. Chansons d’enfance et de mort
Les chansons de Soupault sont imprégnées de réminiscences de son enfance, évoquant l’innocence perdue et les souvenirs d’un passé révolu. À travers ses récits, l’ombre de la mort se fait sentir à chaque instant, envahissant son univers poétique. En utilisant la mélancolie pour aborder des thèmes sombres, Soupault parvient à transmuter la peur en un jeu, transformant la tristesse en un élan vital.
Il nous offre ainsi une réflexion poignante sur la présence de la mort dans ses souvenirs d’enfance, faisant de ses chansons à la fois un écho et un antidote à l’angoisse. Dans cette alchimie artistique, Soupault parvient à dépasser l’horreur, à travers la légèreté des mots et les sonorités qui dansent autour de ses vers.
En somme, ce programme radiophonique est non seulement une tentative de populariser la poésie, mais également un miroir de l’âme de Philippe Soupault, incarnant le dialogue entre la musique, la mémoire et le verbe. Ces émissions résonnent ainsi comme une belle exploration de son univers singulier.





