Une dualité entre radio et littérature
Dans le cadre de ce numéro, il est pertinent de souligner le sentiment parfois présent d’un complexe d’infériorité de la créatrice radiophonique vis-à-vis de la littérature. On peut avoir l’impression que la radio trouve sa légitimité un peu ternie en regard d’un texte écrit, comme si elle devait toujours garder un œil sur la littérature. Néanmoins, on réalise que certains auteurs littéraires, qui ont réussi à s’imposer dans la forme du livre, ont également considéré la radio comme un espace créatif à part entière. Georges Perec en est un exemple marquant.
Tentative de description de choses vues
Pour évoquer le lien entre Perec et la radio, il est essentiel de commencer par son œuvre radiophonique emblématique, Tentative de description de choses vues au carrefour Mabillon, diffusée le 25 février 1979 dans l’Atelier de création radiophonique de France Culture. Ce 19 mai 1978, lorsque Perec capture par ses mots les détails du carrefour Mabillon, il nous entraîne dans une expérience presque hypnotique.
Michel Créïs, chargé du son, était présent avec Perec, qui se trouvait dans une camionnette avec vue sur le carrefour. Sa voix offre une description des plus ordinaires, mais teintée de subjectivité. À certains moments, le comédien Claude Piéplu, enregistré séparément en studio, intervient pour fournir des données objectives, complétant ainsi ce tableau. En effet, cette pièce se caractérise par une radicalité extrême : deux heures vingt d’un exercice qualifié d’infra-ordinaire par l’auteur lui-même. C’est aussi, d’une certaine manière, une forme de poésie performée, ce qui amuse Jacques Roubaud, un ami proche de Perec, qui a un regard ironique sur ce style.
Un héritage fascinant
La postérité de cette œuvre est fascinante et est sans aucun doute liée à la reconnaissance croissante de l’œuvre de Perec. Chaque anniversaire devient l’occasion de redécouvrir ses créations. Au-delà de sa rediffusion officielle sur le site de France Culture, pour les 40 ans de cette pièce, un hommage a été organisé par Jack Souvant, incarnant un esprit collectif : une tentative de description de choses vues… par quiconque souhaitait participer.
Tentative de description de choses vues s’inscrit dans une démarche plus vaste entreprise par Perec, qui a débuté en 1969 avec son projet d’explorer douze lieux parisiens, qu’il a recensés de manière systématique. Le carrefour Mabillon, qu’il envisageait depuis longtemps, figure dans ses notes de travail dès 1976.
Une approche littéraire innovante
Ce qui est remarquable avec Perec, c’est la façon dont il réinvente la radio en tant qu’espace littéraire. Dans ses travaux, il préfigure l’idée d’une littérature qui dépasse le cadre traditionnel du livre, et cela reste actuel. Ainsi, cette attitude audacieuse qu’il avait il y a quarante ans pourrait expliquer la longévité de son œuvre.
Un rapport pluriel à la radio
Avant même son interaction avec l’Atelier de création radiophonique, Perec avait déjà établi un rapport avec la radio, notamment à travers sa pièce Die Maschine en 1968, un Hörspiel typiquement allemand. Cet art du Hörspiel, qu’il découvre à ce moment-là, répondait à une quête de nouvelles techniques littéraires. Dans cette œuvre, un ordinateur s’aventure dans un poème de Goethe, explorant ainsi des questions sur la poésie et les technologies modernes.
Un legacy partagé dans l’art radiophonique
Perec a aussi fortement influencé des formats radiophoniques novateurs, tels que l’émission Des Papous dans la tête, où il a contribué à établir des principes d’une écriture orale. Son dernier passage à la radio, quelques mois avant sa mort, symbolise cette continuité et son engagement envers la création radiophonique.
Les structures de la grille Perec
Dans l’Album Pléiade de Claude Burgelin, une facette géographique de Perec est mise en lumière. Il y est décrit comme un topographe des lieux, soulignant la persistance des espaces que nous traversons, avec une attention particulière aux souvenirs et aux traces que ces espaces laissent en nous. Sa fascination pour la permanence des lieux, en regard de la fugacité des personnes qui les habitent, témoigne de sa profonde réflexion littéraire.
Cette dualité se retrouve dans ses créations radiophoniques et à travers son écriture, chacun de ses travaux éclaire l’autre, jamais deux fois de la même manière. Imaginez une grille de programmes conçue par Perec, où structure et liberté s’allieraient pour former une mosaïque unique. Georges Perec n’était pas seulement un auteur de radio, mais un créateur qui a su s’approprier le médium pour en faire un véritable espace d’expression littéraire.
Conclusion
En somme, la rencontre de Georges Perec avec la radio ne se limite pas à une simple collaboration, mais constitue un élément fondamental de son existence en tant qu’écrivain. À travers sa capacité à tordre et à explorer les formats, il nous invite à repenser ce que peut être la création, tant dans le livre que sur les ondes.





